« Ce que tu as fait de moi », Karine Giebel : passion, addiction et dépossession

Laëtitia Graminsky entre, ce 22 août, à la brigade des Stups de la ville de L. pour y effectuer son stage qui validera son statut de lieutenant. Mariée au paisible Amaury et maman d’une petite Lolla, la jeune femme a dû laisser les siens à R. le temps de faire ses premières armes sur le terrain. En temps voulu sans doute il sera question de mutation. Mais, pour l’instant, Laëtitia est motivée, déterminée, prête à tout pour faire ses preuves et affirmer le choix de vie qu’elle a fait, non sans sacrifices.

« Je voulais ma place dans ce monde que je devinais impitoyable, cherchant ce que je pouvais lui apporter et ce qu’il pourrait bien m’offrir en retour. » (p.17)

Ce que tu as fait de moi.jpg

Elle découvre à la brigade qu’elle sera sous les ordres du commandant Richard Ménainville, de plusieurs année son aîné. Brillant, charismatique et droit, le patron impressionne dès le début Laëtitia et suscite son admiration.

Néanmoins, alors qu’elle passe enfin à l’action sur le terrain après quelques mois d’observation à faire de la paperasse insignifiante, Laëtitia rate les occasions qui lui sont offertes de prouver sa valeur et commet de graves erreurs d’inattention. Richard n’a d’autre choix que de la sanctionner vivement en mettant fin à son stage chez lui et en la renvoyant. Mais, poussé par son collègue et meilleur ami Olivier, il décide de profiter de la situation pour lancer un chantage ignoble à l’encontre de Laëtitia. Il faut dire que cette dernière est bien faite de sa personne et n’est pas sans susciter envie et convoitise.

« Tu me donnes ce que j’attends, j’efface l’ardoise. » (p.93)

Alors, les deux hommes vont profiter de la fragilité et de la faiblesse de Laëtitia, mise au ban de la brigade par ses collègues, pour abuser d’elle. Muselée par la peur de perdre son travail, son mari, sa fille, la jeune femme devient le jouet de ses supérieurs.

Pourtant, ce qui ne devait être qu’un jeu abject de chats se partageant la même souris avant sa mise à mort devient un piège pour les prédateurs : en effet, Richard en vient à nourrir un amour absolu et démesuré pour Laëtitia. Lui, l’homme marié irréprochable et le père aimant, découvre avec effroi l’emprise de la passion, la vraie, unique, rare. Tous les moyens sont alors bons pour s’assurer la « fidélité » de sa subordonnée : menaces, violence, drogue, harcèlement…

Laëtitia perd progressivement pied : elle ne veut pas de l’amour dévorant de son patron… même si, à sa grande honte, jamais elle n’a autant vibré dans les bras d’un homme.

« J’avais cédé, une fois encore. Cédé aux menaces, à son écrasante supériorité. Il ne m’avait pas laissé le choix. C’est ce que je me répétais.

Je me mentais à moi-même. […]

J’essayais de comprendre ce qui m’arrivait, qui j’étais. Une autre Laëtitia. Une fille que je ne connaissais pas, une étrangère dans ma propre vie. Un double faible et fort à la fois. » (p.161)

« La peur, la haine.

L’envie. » (p.189)

Devenue la drogue dure pour le patron de la brigade des Stups (ironie du sort, quand tu nous tiens…), Laëtitia se débat entre sa haine viscérale pour le bourreau qui fait voler sa vie en éclats et les sursauts d’envie dès que ce dernier l’effleure.

« Cet homme déclenchait en moi des réactions aussi violentes que contradictoires. Je le détestais, je le désirais, je l’admirais, je le méprisais… » (p.330)

Richard, quant à lui, ne recule devant rien pour s’assurer sa « dose » quotidienne, quitte à tout briser autour de la jeune femme.

« Cette fille était une drogue puissante, un concentré d’amphétamines.

Le seul problème avec la came, c’est l’addiction. Avant l’overdose fatale. » (p.169)

Quand la passion devient dépossession, quelle est l’issue possible ?

« Ce n’était plus la guerre froide.

C’était la guerre totale. » (p.461)

« Ensuite, il n’y aurait ni trêve ni compromission. Aucun cessez-le-feu, aucun armistice.

Cette fois, ce serait jusqu’à ce que mort s’ensuive. » (p.463)


Attention : page-turner addictif  ! Si l’addiction est au centre du nouveau roman de Karine Giebel, le lecteur en est lui aussi victime. Jugez plutôt : Karine Giebel met en place un stratagème narratif des plus redoutables en partant de l’audition simultanée de Laëtitia et de Richard. Chacun dans leur pièce, ils font le récit de toutes les circonstances qui les ont menés au dernier acte du drame. Alors, on passe de l’un à l’autre à travers la même trame narrative mais en passant d’un point de vue à l’autre sans rupture de l’intrigue. Une virtuosité narrative certaine !

De plus, ce n’est pas tant le cadre policier qui compte (je pensais lire un énième roman du genre) que les riches thématiques abordées :

  • la passion, bien évidemment, qui emporte tout, puisque même les plus raisonnables sont dépossédés d’eux-mêmes.

« J’aurais donné n’importe quoi pour qu’elle soit près de moi. J’aurais vendu mon âme au diable, j’aurais commis n’importe quel crime, renié n’importe lequel de mes principes, abjuré tous les dieux. » (p.479)

  • le harcèlement sexuel au travail et à la pression subie par les victimes, entre chantage et menaces
  • les violences faites aux femmes pour que ces messieurs soient contentés dans leur mâle domination…

Ce que tu as fait de moi se dévore, et je n’en dirai que du bien. Un excellent roman à lire ou à offrir ! J’envie déjà ceux qui vont le découvrir et entamer une lecture addictive et passionnée…


Ce que tu as fait de moi, Karine GIEBEL, éditions Belfond, 2019, 550 pages, 20.90€.

Un grand merci aux éditions Belfond pour leur confiance : ce roman a été une découverte des plus heureuses !

 

2 commentaires sur “« Ce que tu as fait de moi », Karine Giebel : passion, addiction et dépossession

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