A dévorer !

« Le monde n’existe pas », Fabrice Humbert : fiction réelle et réalité fictionnalisée (#rentreelitteraire2020)

Alors qu’il déambule dans les rues de New-York, Adam Vollmann découvre sur les écrans géants de Times Square le visage de son ancien ami de lycée, Ethan Shaw. Le problème, c’est que si son camarade d’autrefois a son portrait ainsi affiché, c’est qu’il est activement recherché pour le viol et le meurtre d’une adolescente de seize ans, Clara Montes. Une triste et fulgurante notoriété qui ravive nombre de souvenirs à Adam…

Le monde n'existe pas

De fait, Adam a connu Ethan lorsque le premier est arrivé dans la petite ville de province de Drysden pour intégrer son nouveau lycée. L’adaptation fut difficile : gringalet, grand lecteur et timide, Adam n’a guère attiré la sympathie des autres lycéens. Par contre, grande a été son attraction lorsqu’il a vu pour la première fois Ethan, le plus populaire de tous les élèves.

« Il était le maître de cette société en réduction. Son nom était fameux. Sa main était celle du héros. Adulé par les filles, il était admiré par les garçons. Il suscitait cette attirance primitive des foules envers leur chef. » (p.13)

Mais très vite, des rumeurs commencent à circuler sur Adam. Lorsque, de manière totalement inattendue, Ethan lui propose de se joindre à lui pour quelques séances de sport, Adam gagne alors une forme d’immunité. Celle-ci ne durera pas, lorsque Ethan, d’un an plus âge, partira pour l’université.

Grande est alors la surprise d’Adam de retrouver Ethan ainsi affiché et recherché. Il profite de son métier de journaliste au New Yorker pour obtenir la permission d’aller enquêter sur les lieux… et accessoirement de revenir sur les traces de son passé puisque l’investigation le ramène à Drysden, bourgade insipide qu’il avait eu lui-même grand plaisir à fuir une fois son diplôme en poche.

« Ai-je envie de relever le glaive de la vérité ? Et quelle vérité faut-il révéler ? Ma grande et dérisoire étude sur le traitement baroque et spectaculaire de l’affaire ? La vérité sur Ethan Shaw ? Ou la vérité sur Adam Vollmann ? » (p.48)

Pourtant, Adam se confronte une nouvelle fois à l’hermétisme de la ville. Sous une chaleur accablante, le malaise le guette à chaque coin de rue.

« Depuis que je suis à Drsyden – si peu de temps -, le délitement s’opère au cours de la journée : la matinée me lance puis la matière peu à peu me reprend, je m’enlise dans la nausée du temps et des choses. » (p.102)

Ses pérégrinations l’amènent à rencontrer la mère de Clara, la femme d’Ethan, un ancien bourreau du lycée… Chacun des protagonistes s’ouvre un peu à lui. Le problème, c’est qu’Adam se rend progressivement compte que le récit de ses interlocuteurs ne correspond pas à la réalité et que chacun semble jouer avec sa vérité, comme s’il modelait sa version de l’histoire.

Adam n’éprouve que confusion. Son enquête est mise à mal par deux intimidations musclées : pourquoi la ville semble-t-elle se liguer contre lui ? Serait-ce parce qu’il comprend peu à peu que toute l’histoire ne serait que possible fiction ? qu’il s’agirait d’une vaste mise en scène ? Est-il alors amené à jouer un rôle dans cette histoire dont il deviendrait un personnage à part entière ? Est-ce la réalité qui est fictionnalisée ou la fiction que l’on pare du masque de la réalité ? Mentons-nous aux autres et à nous-mêmes ? Qui ment à qui ?

« Je progresse au sein d’une galerie de miroirs qui tantôt me représentent, tantôt représentent d’autres figures, d’autres illusions, tout cela en attendant sans doute que les miroirs soient brisés et qu’émergent des débris du chaos le doute, le désarroi et la crainte. Et d’autres que moi ont écrit, produit et tourné le film dans lequel j’erre, phalène haletante, battue contre les parois mobiles de l’image. » (p.170)


Le monde n’existe pas est un récit d’une rare complexité : si le premier stade de lecture est celui de l’enquête d’Adam sur son ami Ethan et un retour vers son passé, le second (et sans doute le plus génial) stade est celui de la métafiction à l’œuvre dans le roman. En effet, tout du long, le personnage réfléchit au processus de création de la fiction (dans la littérature, au cinéma, en musique…) et son pouvoir à créer l’illusion du vrai. Cette réflexion métalittéraire est transposée au cadre du réel dans l’intrigue du roman… et le résultat est dantesque.Les frontières entre réalité et fiction se brouillent progressivement, et la vraie tension narrative réside dans cette savante progression.

« La puissance d’un monde fictif élaborant une fable pour complaire aux passions tristes d’une humanité pulsionnelle. » (p.213)

Sans doute ce roman propose-t-il une herméneutique du réel à l’échelle d’un récit. Et c’est brillamment mené. Aucun effet d’illusion pour dire que ce roman est exceptionnel : juste la réalité la plus pragmatique qui soit.


Le monde n’existe pas, Fabrice HUMBERT, éditions Gallimard, 2020, 247 pages, 19€.

 

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