A croquer

« Heureuse fin », Isaac Rosa : « les histoires d’amour finissent mal en général »

Heureuse finAntonio et Ángela ont vécu le grand amour. Cette fantastique impression d’être seuls au monde à s’aimer aussi fort, d’être invincibles face aux vicissitudes possibles que la vie amène sans doute forcément.

« Nous éviterions tous les pièges et tous les obstacles signalés par la psychologie de couple, nous ne serions pas un nouvel échec d’école. » (p.276)

Au tout début, la passion, la fusion, insatiable, l’état de grâce amoureux. Cette fulgurance a d’ailleurs amené Antonio à quitter Teresa et son fils Germán, alors encore un bambin seulement. Cette évidence, qui amène à tout accepter de l’autre, pourvu que l’on soit à deux. L’amour d’Antonio et d’Ángela tient du contrat de couple qui se signerait les yeux fermés, en faisant peu de cas des clauses écrites en minuscule mais qui pourtant peuvent devenir si déterminantes dans le temps pour faire vaciller puis basculer un équilibre que l’on pensait pérenne…

« les signaux s’accumulaient depuis trop longtemps, mais généralement nous nous contentions de soulager les symptômes sans résoudre leurs causes. » (p.147)

« Le déclin a existé, bien sûr, mais nous nous sommes peut-être habitués à vivre en tombant » (p.159)

De fait, les années s’égrenant, de nouveaux paramètres entre en jeu : la naissance, plus ou moins compliquée, de deux petites filles qui redéfinissent alors les priorités d’Ángela, plus seulement amante mais mère fusionnelle ; les soucis professionnels d’Antonio et l’épineuse question financière liée à son statut de free-lance ; le désir qui s’étiole progressivement mais sûrement ; la multiplication des incompréhensions ; des projections dans le temps divergentes ; la possibilité d’un autre amour, encore… Au final, au bout de treize ans de relation, il faut se rendre à l’évidence, Antonio et Ángela ne sont pas des exceptions, eux qui croyaient l’être…

« depuis pas mal de temps ça n’allait plus entre nous, ce sont des choses qui arrivent, c’est la vie, l’amour est éternel jusqu’à ce qu’il s’achève, parfois les couples cessent de s’aimer et il vaut mieux se séparer amicalement que de laisser la situation empirer » (p.27)

Le titre Heureuse fin est donc ironique au possible, mais répond à une structure narrative inaugurale : les treize années de vie en commun du couple sont racontées à rebours, de l’épilogue au prologue, de la rupture consommée à l’évidence de la rencontre amoureuse. Donc, au sens propre du terme, les dernières pages du récit narrent les heureux débuts du couple, alors que la fin réelle de la relation, antiphrase du titre, est triste à pleurer, comme tant d’autres. Heureuse fin est donc le récit d’une genèse amoureuse inversée : l’enjeu n’est alors plus de savoir ce qui va se passer dans la relation, mais celui de découvrir comment et pourquoi le couple a rompu.

« Nous pouvons seulement en raconter les cendres, ou même pas cela : la suie qu’ont laissée les cendres avant que le vent ne les disperse. » (p.266)

Il est prudent de vous avertir : l’écriture du roman d’Isaac Rosa est très exigeante. Le couple dialogue dans de très longues tirades narratives (les phrases s’étirent parfois sur plus de vingt à trente lignes), marquées typographiquement par l’usage des italiques pour marquer l’alternance entre la voix d’Antonio et celle d’Ángela. Souvent, les versions concordent ; parfois, il y a divergence. Dans tous les cas, l’effet de réponse est continuel.

Récit qui fait se succéder espoir(s), bonheur(s), illusion(s) et désillusion(s), doute(s), Heureuse fin célèbre le topos de l’amour comme archétype oscillatoire fort de ce qu’est toute destinée humaine.

« Constater tous ces signes de vie partagée avait quelque chose d’heureux, de beau, qui m’émouvait, me rendait fier même, enflammait souvent mon désir, mais aussi m’attristait parce que désormais nous n’allions plus vieillir ensemble toi et moi. » (p.50)


Heureuse fin, Isaac ROSA, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, éditions Christian Bourgois, 2020, 317 pages, 21€.

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