A dévorer !

« Les femmes de », Caterina Bonvicini : un gynécée incisif

C’est Noël à Milan. Sept femmes sont réunies et attendent avec une certaine impatience leur dénominateur commun : Vittorio, un écrivain célèbre. Jugez : fils de Lucrezia, sémillante nonagénaire ; ex-mari d’Ada, ambitieuse journaliste ; frère de Francesca, dite Chicca, psychologue empêtrée dans ses manies quotidiennes ; père de Paoletta, trentenaire réservée et trop souvent ignorée, et de Giula, adolescente incandescente ; mari de Cristina, incarnation impeccable du tyran domestique despotique ; enfin, amant platonique de Camilla, sa jolie collègue plus jeune que sa propre fille aînée… Les femmes de

Tout ce petit monde attend Vittorio, qui se fait cruellement désirer. C’est alors l’occasion pour les unes et pour les autres de se jauger, de se juger. Parfois même de s’épingler. Il faut dire que le roman, polyphonique, permet de passer d’une femme à l’autre, de chapitre en chapitre, et donc de multiplier les points de vue sur ce gynécée au haut potentiel critique.

« – Toutes ces femmes qui ?

– Qui se le disputent comme des chiens avec une cuisse de poulet. » (p.90)

Rien ne se passe pourtant comme prévu : un texto de Vittorio annonce qu’il ne viendra pas et qu’il prend une année sabbatique, loin de tout.

Je lis : « Excusez-moi. J’ai besoin de prendre une année sabbatique loin de mon travail et de ma vie. » (p.30)

Les femmes s’interrogent et très vite la petite réunion au féminin se transforme en roman policier puisque la police milanaise est mise sur l’affaire en enquêtant auprès de chacune des intéressées. Seulement, cette veine policière est mise à distance avec humour dans la mesure où l’inspecteur est totalement instrumentalisé selon le bon vouloir des sept femmes.

En un an, au rythme des différentes fêtes, religieuses ou non (Carnaval, Pâques, Assomption, Saint-Ambroise), les femmes se retrouvent et, contre toute attente, une nouvelle dynamique se met en place puisque les rivalités intestines laissent place à une harmonie quasi fusionnelle, qui semblait seulement attendre l’absence de l’homme pour se matérialiser, enfin.

« Nous sommes très solidaires ces temps-ci. […] Depuis que papa a disparu, nous rions beaucoup ensemble. » (p.121)

« Vous semblez très joyeuses depuis que mon fils a disparu. Comme s’il vous avait rendu service. » (p.129)

« Le problème, c’est que sans Vittorio nous sommes toutes trop nues et trop seules […]. Peut-être nous sommes-nous toujours trop disputées pour un fantôme, mais c’était un fantôme qui nous protégeait, qui faisait écran entre nous. Nous avions l’impression d’être une chose ou une autre à cause de lui ou grâce à lui. A présent nous sommes ce que nous sommes, sans excuses. Parfois je me demande s’il a jamais existé. » (p.142)

La voix de Vittorio se fait seulement entendre à la fin du roman : est-ce pour revenir après un an d’absence  Avec quelle(s) excuse(s) ou quelle(s) révélation(s) à la clé ?

« Il vaudrait peut-être mieux désolidariser l’ensemble – trop menaçant en l’état -, et imaginer un échange avec chacune. » (p.197)

Roman choral incisif merveilleusement bien écrit, Les Femmes de se dévore du premier au dernier mot. Un bijou !

« Finalement, nos vies sont juste des histoires de changements qui se confrontent ou s’affrontent. » (p.201)


Les Femmes de, Caterina BONVICINI, traduit de l’italien par Lise Caillat, éditions Gallimard, collection « Du monde entier », 2020, 217 pages, 19€.

 

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