A dévorer !

« Paula ou personne », Patrick Lapeyre : conversations amoureuses salvatrices ?

Jean Cosmo a trente-deux ans et, mû par un sens aigu de la fatalité qui l’amène à considérer sa vie sous le sceau du déterminisme social, n’a jamais envisagé autre chose que son quotidien morose au centre de tri postal de la banlieue parisienne dans lequel il travaille depuis des années, mis à l’écart des autres pour son style atypique et ses aphorismes sarcastiques.

Sa vie trouve un nouvel éclairage lorsqu’il rencontre, au cours d’un mariage, la belle et délicate Paula, la sœur d’une amourette qu’il a eue adolescent. Jean s’enflamme aussitôt pour la charmante professeur d’allemand mariée à un riche homme d’affaires internationales.

« Cosmo se met alors en mouvement et traverse la place sans se presser, les mains dans les poches, goûtant l’émerveillement toujours recommencé de la retrouver. » (p.58)

Leur relation est, au début, empreinte de fraîcheur et de naïveté et leurs rencontres, régulières, seulement amicales. Mais Paula et Cosmo ne tardent guère à franchir le pas dans le petit appartement que le mari de Paula lui accorde pour y travailler et y vivre son indépendance.

Malgré cette liberté relative, la liaison des deux amants doit rester secrète. D’un commun accord, ils se retrouveront chaque mercredi sans chercher à entrer en contact d’une quelconque manière.

« Plus nous serons prudents et maîtres de nos désirs, plus la durée de notre amour sera longue. » (p.91)

Chaque rendez-vous fait alterner frénésie des sens et conversations, tour à tour personnelles ou philosophiques, cette thématique étant la grande passion de Jean, mais à laquelle il a pourtant renoncé au nom de ce qu’il considère son déterminisme social. De plus, Paula n’a de cesse de pousser Jean à reprendre ses études et à quitter l’ambiance mortifère de La Poste.

« Ce n’est pas seulement une défaillance scolaire, c’est une fatalité sociale qui remonte aux carences de mes parents et des parents de mes parents. » (p.186)

« Je ne comprends ce qui t’est passé par la tête le jour où tu as accepté ce travail. Tu t’es condamné à une vie de servitude. Ne proteste pas, tu sais que j’ai raison… C’est une vie soumise de jour comme de nuit aux machines, aux petits chefs, aux grands chefs, aux syndicats et à je ne sais quoi… Comment tu as pu en arriver là, franchement ? »(p.220-221)

Jean, quant à lui, peine à s’aligner sur le mode de vie bourgeois de Paula et leurs quelques escapades lui font vivement sentir leur décalage social.

Or, la relation de couple peut-elle être exempte du poids du déterminisme social ? Jean peut-il espérer conquérir définitivement Paula ? Leur relation a-t-elle vocation à durer ?

« Tu t’es inventé un personnage de marginal et de persécuté dans lequel tu te complais. Tu en est prisonnier. / – Alors, ma douce, c’est ton amour qui me sauvera » (p.308)


Paula ou personne est un roman atypique lui aussi, que je qualifierais volontiers de « récit de la conversation », puisque nombre de scènes sont des conversations entre les deux amants. Les multiples espaces qui coupent les dialogues sont autant de pauses qui font de ces échanges des instantanés très cinématographiques. Ou des respirations dans le flux quasi-ininterrompu de la parole.

« Par moments, je me dis que notre conversation ressemble à une partie de tennis sans balle et sans raquette. » (p.400)

Ce style est d’autant plus remarquable qu’il suggère une ambivalence entre la fusion du couple et les moments de détachement, ambivalence qui contribue à rendre Paula aérienne, jamais tout à fait saisissable. Et le lecteur de s’interroger, tout du long du récit : la relation entre Paula et Jean est-elle un accident ou a-t-elle vocation à être pérenne ? Cette tension si délicate structure la force qui se dégage de chaque page, de chaque moment entre les deux amants.

« J’ai l’impression d’être le spectateur d’une scène étrange et très lente, dont je devine l’importance mais dont le sens m’échappe totalement. (p.373)

Un petit bijou de style.


Paula ou personne, Patrick LAPEYRE, éditions P.O.L., 2020, 409 pages, 22€.

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