A dévorer !

« Sale bourge », Nicolas Rodier : sous les coups de l’envers du décor

Pierre Desmercier est l’aîné d’une famille de six enfants de la plus pure tradition bourgeoise : la mère ne travaille pas, les moindres regroupements familiaux réunissent au bas mot vingt-cinq convives, le weekend c’est scoutisme et « bonne-maman » veille avec fierté sur toute sa descendance.

Mais derrière ce vernis social hautement distingué se cache une réalité tout autre : la mère de Pierre régente tout son petit monde à coups de corde à sauter ou de cravache pour flageller les récalcitrants ou de têtes violemment plongées dans l’assiette ; bonne-maman a trompé bon-papa pendant des années avec son beau-frère, et ses deux filles critiquent à coup de vifs « pute » ou « salope » toute jeune fille n’ayant pas eu le bon goût de naître dans le bon milieu social.

« Lorsqu’elle est épuisée, notre mère crie encore plus fort et prend une corde à sauter pour nous punir. Nous courons alors le plus vite possible vers notre lit pour nous protéger avec la couette. Dans sa rage, elle ne voit pas que l’une des poignées, en bois ou en plastique, lui a échappé et qu’elle nous fouette directement avec. Nous avons mal au dos, au ventre, aux mollets. » (p.32)

Comment se construire avec une telle éducation où la violence, les brimades et les humiliations sont reines ? Comment concevoir un tel envers du décor, là où beaucoup imagineraient un cadre ouaté et aimant ?

Dans ce carcan à la rigidité archaïque, chaque enfant de la famille peine à définir son identité. Ainsi, Pierre tâtonne, touche à la drogue et à l’alcool et s’enfonce, à vingt ans, dans une crise existentielle si violente que l’anxiété met à mal ses études et ses relations amoureuses.

Son salut, il le doit à la douce et bienveillante Maud. Auprès d’elle, Pierre peut espérer une rémission. Pourtant, l’harmonie se fissure quand les démons de Pierre l’envahissent, à chaque fois qu’il se sent remis en question. Alors, la violence – incontrôlable – l’envahit, semant le chaos autour de lui. Maud tente de résister, de l’aider. En vain. Aux coups de trop, Pierre se retrouve au commissariat de police, accusé de violences conjugales.

« C’est incontrôlable. Je me sens amputé de tout attrait de séduction. Mon sang bouillonne. Je suis castré. J’ai peur de ma réaction. » (p.153)

« J’ai envie d’écraser quelque chose, de rabaisser le monde, de le mettre au niveau de l’estime que je me porte présentement, à savoir le mépris le plus total. » (p.164)

Et le dilemme d’être celui-ci : Pierre est-il une victime ou un coupable ? Victime de son éducation, reproduisant à l’identique le schéma qui pendant tant d’années l’a formaté ? Est-il coupable de n’avoir pas su s’affranchir de son carcan familial ? Jusqu’à quel point peut-on accuser le déterminisme familial, à défaut du déterminisme social ?

« une partie de moi, inexorablement, reste servile – pour la famille » (p.92)

« tous, autour de la table, avons hérité de cette fragilité et de cette faculté à créer des débordements singuliers. Mon père, lui, ne supporte pas d’être mis en difficulté dans ses émotions ; lorsqu’il est pris à partie et qu’il ne sait pas comment faire, il attaque comme une bête, sans retenue. » (p.123)

« La famille est un mot d’ordre, quelque chose qui s’impose à nous. » (p.126)


Ce premier roman de Nicolas Rodier fait grand effet. Pourtant, l’écriture est franche, saccadée ; les chapitres, souvent très courts, s’enchainent comme autant d’instantanés anecdotiques qui permettent de comprendre comment le parcours de vie du protagoniste s’est tant bien que mal construit – sur des bases pourries – jusqu’à son point de non-retour.

Brillant, dérangeant : tout ce qu’il faut pour en faire un récit remarquable.

Sale bourge, Nicolas RODIER, éditions FLAMMARION, 2020, 215 pages, 17€.

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