A dévorer !

« Térébenthine », Carole Fives : peinture au vitriol

Nous sommes à Lille, au début des années 2000. La narratrice, alors à peine âgée de 18 ans, s’inscrit, pleine d’enthousiasme, en Licence aux Beaux-Arts, persuadée d’assouvir sa soif de connaissances théoriques et pratiques. Las… Elle comprend très rapidement que non seulement la peinture est reléguée aux bas-fonds de l’école et méprisée par le plus grand nombre, mais qu’en plus les cours d’histoire de l’art font la part belle aux artistes masculins, alors que tant de femmes ont œuvré.

« Plus personne ne peint depuis des siècles et vous vous obstinez ! C’est fini la peinture, mes potes, c’est mort !é (p.18)

Microcosme dédaigneusement surnommé « Térébenthine » par leurs camarades, la narratrice et ses proches amis, Luc et Lucie, tentent de résister aux diktats de l’art moderne, tout aux performances et aux supports atypiques. Luc et la narratrice, en particulier, vont militer, par leur travail et leurs tâtonnements, pour le retour en grâce de la peinture.

Leur résistance est mise à rude épreuve, tant par les professeurs eux-mêmes que par le monde de l’art.

Et la narratrice de s’interroger : comment la peinture, art séculaire d’autorité, peut-elle être aujourd’hui aussi dédaignée ? Comment faire œuvre quand tout semble avoir déjà été fait ? Est-ce de l’art que de créer des mises en situation banales avec un titre spirituel ? Quelle est l’essence de l’art au final ?

« Peindre en dehors de toute ambition, en dehors de toute pression, ça doit être ça la vraie force. » (p.161)


Vous l’aurez compris, au-delà du parcours initiatique d’une jeune femme, Térébenthine propose une fantastique réflexion sur le monde de l’art, sans hésiter à railler les productions dites « artistiques » d’aujourd’hui ou les analyses pseudo-intellectuelles qui en sont faites.

« Les seuls artistes qui obtenaient des subventions faisaient ce qui plaisait aux institutions et s’autocensuraient pour survivre. Le système était pourri. » (p.166)

A la fois description passionnante et satire incisive du microcosme artistique, ce nouveau récit de Carole Fives (que j’avais découverte avec le poignant Tenir jusqu’à l’aube en 2018) questionne à merveille le processus de création, qu’il s’agisse de donner naissance à une œuvre ou de définir sa propre identité, en devenir lorsque l’on a à peine vingt ans. Et c’est peut-être de la sorte qu’il nous faut comprendre ce « tu » qui tout du long du récit désigne la narratrice, dans une forme de mise à distance qui souligne le parcours de vie de l’héroïne, de ses convictions à ses errements. L’occasion d’insuffler au roman une réflexion féministe sur la place et le rôle des femmes dans l’art en général, et dans la peinture en particulier. Entre sujet créateur et objet créé, où se situe la femme – artiste ?

« 85% des nus exposés au Louvre sont féminins, mais moins de 5% des artistes exposés sont des femmes. » (p.110)

Térébenthine est un roman passionnant qui confirme l’excellence de la rentrée littéraire 2020. ll donne envie, à bien des égards, d’arpenter les longues galeries des musées. Mais les arts ne sont-ils pas complémentaires ? Zola a parlé de peinture dans L’œuvre et nombre de tableaux ont mis en scène des écrivains, tout comme l’on pourrait dire, à la manière du moderne Ben, qu' »écrire c’est peindre des mots »… Carole Fives souligne, avec son récit, l’harmonieuse polyphonie des arts. Réjouissant !


Térébenthine, Carole FIVES, éditions GALLIMARD, 2020, 173 pages, 16.50€.

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