A dévorer !

« Poison Florilegium », Annalena McAfee : art toxique ?

Restons avec l’art et la peinture pour cette nouvelle chronique. Décidément, une thématique qui inspire les écrivains en cette rentrée littéraire et qui questionne… l’inspiration des artistes !

Eve Laing est une artiste londonienne de renom, mariée à un architecte superstar. A 60 ans passés, Eve peut savourer son succès si l’on considère les rétrospectives qui lui sont consacrées à Londres et à New York, le point de départ de sa carrière ayant été l' »Underground Florilegium », vaste peinture où les stations de métro de Londres étaient remplacées par des fleurs.

Pourtant, tout n’a pas toujours été évident. Personnellement, la vie d’Eve a été plutôt chaotique : le mariage libre conclu avec Kristof leur a donné carte blanche pour de nombreuses fidélités ; sa fille unique Nancy symbolise pour elle la quintessence de la vanité narcissique, tout entière dévolue à son blog life-style. Professionnellement, trop souvent son travail a été dénigré par les mauvaises langues, reléguant sa peinture à des motifs de linge de maison. Pire, trop souvent on a réduit Eve Laing à n’avoir été que la maîtresse d’un artiste adulé des années 70. Enfin, jamais la rivalité avec sa colocataire Wanda, artiste aux performances déjantées, n’a vraiment cessé.

« Il y avait pour Eve, dans le fait de reproduire la nature, ses tiges et ses silences, sous toutes ces formes exquises, sur papier, sur vélin, sur toile ou sur pellicule, quelque chose de rigoureux, de maîtrisable que la vie humaine trop désordonnée, ne posséderait jamais. » (p.64)

Forte de ce parcours qui a pu mettre à l’épreuve sa ténacité, Eve entreprend, dans un sursaut ultime, une œuvre grandiose : sept plantes mortelles sur des toiles gigantesques, avec un dégradé de couleurs pour chacune d’entre elles, toutes accompagnées des témoins du modus operandi de la création : dissections, esquisses, aquarelles, vidéos et entretiens.

« Ces années de combat ont payé. Certes, ces sacrifices lui auront coûté cher, mais personne ne pourra contester la grandeur de sa dernière œuvre ; une œuvre pionnière bien sûr, mais qui sera aussi le point culminant d’une réflexion sur toute une vie. Toutes les routes – intellectuelle, technique, esthétique, émotionnelle – mènent ici. » (p.31)

Pour mener à bien son projet, Eve peut compter sur ses précieux assistants, auxquels s’ajoute le zélé Luka. Mais très vite, l’ambiance entre les assistants s’enveniment, alors que la tension entre Luka et Eve devient brûlante. Le choix d’Eve est rapide : la passion de sa liaison est proportionnelle au génie créatif qu’elle déploie pour mener à bien son projet.

« Elle avait eu une illumination et devait coûte que coûte lui donner vie. » (p.131)

Progressivement pourtant, l’exclusivité semble de mise entre Luka et Eve, au détriment du reste. Le poison distillé serait-il autre que celui des fleurs peintes par l’artiste ?

« Ensemble, côte à côte, ils travaillaient sans relâche jusqu’au soir, leur collaboration devenue un acte d’amour plus dévorant, plus transcendant encore que n’importe quels ébats. » (l.185)

« Elle ne voulait penser à rien d’autre qu’à son œuvre, ne voulait pas être ailleurs qu’ici – à l’exaltante croisée de la création et de la sensualité. » (p.213)


L’originalité du roman demeure dans le double parcours qui nous est proposé : chaque chapitre commence par la déambulation d’Eve une nuit d’hiver dans le métro puis à pied dans les rues de Londres, comme si elle sillonnait son œuvre de jeunesse. Puis, analepse pour la jeunesse d’Eve, ses folles années à New-York, son ascension londonienne, et ce jusqu’à la conception de son œuvre ultime. Ainsi, l’avancée physique d’Eve se double de l’avancée à rebours de sa vie d’artiste. Si les premières pages requièrent une certaine attention, le lecteur est vite ferré dès lors que l’on saisit l’essence du personnage.

Au final, on a là un récit passionnant sur la genèse d’une œuvre, de sa conception à son exposition. Le monde de l’art est au passage épinglé, questionnant la pertinence des performances déjantées de certains artistes. Et cette éternelle question d’être posée : qu’est-ce que l’art ?

« Eve remettait constamment son travail en question : franchissait-elle les limites ? De quelles limites parlait-on ? N’était-ce pas Freud qui avait décrit l’art comme du fumier jeté devant les portes de la civilisation ? » (p.114-115)

Le lecteur pourrait craindre la mièvrerie lorsqu’il est question de la relation entre Luka et Eve. Qu’il se rassure : le texte questionne le droit d’une femme « mûre » délaissée par son mari à aimer, quand bien même il s’agit de quelqu’un de plus jeune.

« Mais l’enthousiasme de Luka était une chose nouvelle. Tout avec lui était nouveau : son franc-parler, son honnêteté, sa passion – à l’atelier comme au lit. » (p.126)

Poison Florilegium est un roman bien documenté et à l’agencement narratif redoutable pour captiver le lecteur. Un plaisir qui ne se boude pas !


Poison Florilegium, Annalena MCAFEE, traduit de l’anglais par Sarah Tardy, éditions Belfond, 2020, 298 pages, 21€.

Un grand merci aux éditions Belfond pour l’envoi gracieux de ce délectable roman.

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