A dévorer !

« La famille Martin », David Foenkinos : le génial modus operandi d’un work-in-progress littéraire

Le narrateur – et sans aucun doute possible l’auteur lui-même dans cette entreprise qui a toutes les apparences de l’écriture autobiographique (« Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement probable« ) – peine à trouver l’inspiration pour son prochain livre. Fort de ses succès passés, il est pourtant confronté au syndrome redouté de la page blanche, ou plutôt du découragement à ne pas aboutir à une forme convenable de récit alors que les débuts semblent prometteurs.

Comment dépasser le blocage ? Comment relancer l’inspiration et le processus créatif ?

Le narrateur a alors une idée un peu folle : descendre dans sa rue et se saisir de la première personne rencontrée pour en faire le point de départ de son roman.

« Mes personnages m’intéressaient si peu, me procuraient un vertige d’ennui. J’ai pensé que n’importe quel récit réel aurait plus d’intérêt. N’importe quelle existence qui ne soit pas de la fiction. » (p.11)

C’est ainsi qu’il fait la rencontre d’une vieille dame, Madeleine Tricot, ainsi que de sa fille Valérie, mariée à Patrick Martin, et leurs deux enfants, Lola et Jérémie. Le narrateur est invité à partager quelques repas avec les uns ou avec les autres : les rencontres se multiplient mais sont diversement vécues selon les interlocuteurs. Dans tous les cas, chaque membre de la famille se livre, et le narrateur de collecter les confidences, matériau qui s’annonce très vite précieux et pertinent pour son projet.

Le lecteur plonge alors dans le quotidien de l’écrivain, ses doutes, ses questions, ses atermoiements, son modus operandi : tout le récit devient alors une formidable mise en abyme du roman dans le roman, et l’archétype du work-in-process, c’est-à-dire du roman en train de s’écrire tandis que nous le lisons.

Alors, est-ce la réalité qui devient fiction, ou la fiction qui devient réalité ? A de multiples reprises, la question est posée par le narrateur. D’ailleurs, les choses se compliquent quand le narrateur comprend qu’il devient lui-même personnage de son propre récit : il n’est plus seulement auteur, il devient aussi acteur de sa fiction.

« Em m’immisçant dans d’autres vies, j’en deviens un protagoniste. Il n’était donc plus à exclure que je devienne, à mon tour, un acteur de cette histoire. » (p.52)

C’est donc dire que La famille Martin questionne admirablement bien les pouvoirs et les limites de la fiction en érigeant l’apanage créatif d’un roman.

« J’avais peur de m’emparer du réel, et qu’on l’estime moins crédible que la fiction. Je redoutais qu’on ne puisse pas me croire, qu’on se dise que toute cette histoire était inventée ; qu’on se dise que je n’étais jamais descendu de chez moi pour aborder la première personne venue. Il m’arrive parfois de dire la vérité, et cela sonne comme un mensonge. Mais je n’y peux rien : la vie est peu plausible. » (p.87)

Si la réalité constitue souvent la trame de la fiction, la fiction peut-elle changer la réalité et avoir un impact sur le déroulement des événements ?

« En me précipitant vers les autres, je n’étais pas à l’abri de me rencontrer. Mais en avais-je l’envie ? » (p.132)

Profond et subtil, original, plaisant : un pur bonheur littéraire ! Une nouvelle fois, merci M. Foenkinos ! Votre talent n’a rien de fictionnel : il est bel et bien réel pour servir votre entreprise littéraire.

« Oui, j’en étais persuadé maintenant : toute personne que l’on met dans un livre devient romanesque. » (p.183)

« Tout avenir est un roman à écrire. » (p.218)


La famille Martin, David FOENKINOS, éditions GALLIMARD, 2020, 226 pages, 19.50€.

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