A croquer

« Le musée des femmes assassinées », Maria Hummel : art sanglant

Le musée d’art La Rocque, à Los Angeles, se prépare à accueillir un événement de taille : l’exposition Natures mortes, de l’artiste de renom Kim Lord. Il faut dire que cette dernière n’a pas exposé depuis dix ans et que son projet a de quoi faire frémir : chacune de ses toiles représente une femme américaine, sauvagement battue / étranglée / assassinée et ayant fait la une des faits divers de la presse, mais une femme en remplaçant hélas une autre à chaque fois.

« Ce sera la soirée de l’année. Chaque exposition de Kim Lord fait événement. Chacune de ses toiles « est tellement puissante que vos yeux en saignent » » (p.14)

L’artiste revisite le concept de nature morte en faisant de chaque cadavre une œuvre.

« D’après elle, ces peintures sont des natures mortes parce que les sujets décrits sont inanimés et disposés de manière à transmettre une signification. » (p.78)

Pour ce faire, Kim Lord effectue un travail de recherche documentaire approfondi, se met en scène dans la peau des victimes, se photographie pour aboutir au tableau, enfin. Un modus operandi complexe et fascinant, soulignant tout le travail de l’artiste, de la conception à la réalisation.

« tout ce que Kim Lord a fait tourne autour de cette même fascination morbide qu’elle a dénoncée dans son communiqué de presse ; que sous toutes ces couches de plaisir et de provocation, il y a des femmes qui ont été sauvagement massacrées. » (p.44)

Mais, en ce soir de vernissage, alors que tout le gratin de L.A. l’attend de pied ferme et que l’équipe du Rocque trépigne, Kim Lord se fait désirer. Les heures passent. Jamais elle ne viendra. Que s’est-il passé ? Quelques messages sont pourtant arrivés par S.M.S, dont un indiquant son souhait de léguer toute son exposition au musée. S’agit-il là d’une mise en scène extravagante visant à faire le buzz ? C’est l’hypothèse retenue en premier lieu. Mais les jours passent et Kim ne réapparaît pas : pourrait-elle être devenue, à son tour, une nature morte ?

L’équipe du Rocque, à commencer par Maggie, est déstabilisée par un tel événement, qui perturbe le quotidien périclitant du musée. De fait, Maggie tremble car son ex-compagnon, Greg, devenu l’amant de Kim, est inquiété. Et chacun d’échafauder ses pistes.

Le musée des femmes assassinées est un récit dont la chronologie tient sur un peu plus d’une semaine, mêlant le quotidien au musée et la vie côté coulisses de Maggie. L’occasion de parcourir Los Angeles, entre fascination pour les potentialités exacerbées de la ville et ses aspects les plus poisseux.

Maggie, tout justement, tient le rôle-titre en assumant la narration du récit. Il est plaisant de côtoyer une héroïne lambda dans un microcosme arty où l’apparence est forcément de mise. Et, bien évidemment, c’est à travers ce personnage que l’enquête se mène. Ne craignez pas les topoï : nous n’avons pas là une super détective qui se découvre. Non, juste une femme mue par des intuitions, des doutes, des peurs. Et le roman de gagner en crédibilité.

« La vérité – ou ce que je pense être la vérité – me donne la même impression. Une entaille. Impossible à croire. » (p.335)

Pourtant, malgré la qualité de l’écriture, malgré le plaisir à pénétrer dans le sacro-saint temple de la culture artistique en découvrant l’envers du décor, en dépit du propos critique sur la fascination populaire pour les affaires sanglantes, en dépit du souffle féministe qui parcourt nombre de pages, malgré la réflexion sur les sujets de représentation dans l’art (quelles limites ?), il m’a semblé manquer quelque chose dans le pouvoir addictif de l’enquête pour comprendre le sort de Kim Lord. Je ne saurais exprimer quel ingrédient, mais un je-ne-sais-quoi d’insolite pour me ferrer tout à fait.

« Pourquoi ici ? Pourquoi nous soumettre à ces scènes dans un musée d’art, alors que nous les avons vues quasiment partout ailleurs ? » (p.192)

Le musée des femmes assassinées reste un bon moment de lecture, mais je reste sur ma faim de dévoreuse littéraire…


Le musée des femmes assassinées, Maria HUMMEL, traduit de l’anglais (États-Unis) par Thierry Arson, éditions ACTES SUD, collection Actes noirs, 2021, 402 pages, 22.80€.

4 réflexions au sujet de “« Le musée des femmes assassinées », Maria Hummel : art sanglant”

  1. Au fur et à mesure que je lisais ton analyse, j’avais l’impression d’être dans une série noire… presque de mauvais goût !
    Le côté morbide, répétitif, dans le milieu arty californien m’a fait penser à un serial killer ! Vu et revu…
    J’adore les bons romans policiers, plutôt scandinaves, mais celui-ci ne m’intéressera pas ! Merci pour ton analyse pointue. 🌞

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton retour (j’adore lire tes commentaires !). Je t’avoue que j’ai hésité à lâcher le livre, car je n’étais pas tenue en haleine comme j’ai pu l’être par d’autres policiers, scandinaves notamment… Donc n’aie aucun regret à ignorer ce roman ! A très vite 🙂

      Aimé par 1 personne

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