A goûter

« La vie consommée », Lucie Droga : spleen générationnel ?

Suzanne a la petite vingtaine et guère de perspectives : les études universitaires ont vite été abandonnées au profit de petits boulots qu’elle enchaine sans conviction, proportionnellement aux pintes de bière qu’elle ingurgite chaque jour pour se mettre la tête à l’envers et oublier. Mais oublier quoi ? Son quotidien terne, insipide, la langueur qu’elle promène sous la canicule de Paris ? Son ancien amoureux ? Et puis celui qui l’a remplacé et qu’elle a tout aussi follement aimé ?

Pourquoi cette rage, cette haine qui lui donne envie d’envoyer tout foutre en l’air lorsque la lucidité la maintient à terre ?

« C’est moi que je déteste maintenant, pour cette vie insignifiante, pour ces écarts si souvent répétés que ça en devient une manière d’exister et de faire. Dehors, on suffoque. J’ai envie de crever, de tout envoyer valser. » (p.44)

Rarement un roman aura donné corps au spleen de la jeunesse moderne. Une errance désabusée, des relations éphémères qui s’enchaînent, en amour et en amitié. Les éclats lumineux sont rares et pas forcément ceux que l’on attend. Alors, pendant ce temps, Suzanne écume les bars.

« Je suis ruiné de l’intérieur, pratiquement invisible, et bientôt je n’existerai plus. » (p.81)

Ce court roman de Lucie Droga est déroutant et en même temps d’une cohérence absolue : il s’y passe peu de choses, en cela révélateur de la vacuité de la vie de Suzanne. Mais surtout, c’est la répétition, à n’en plus finir, jusqu’à l’écœurement de soi, des mêmes gestes, des mêmes sorties, des mêmes pintes, des mêmes mecs de passage ou presque, qui finit par donner le tournis et confirmer cette perte de repères que cherche pourtant cette génération en quête d’autre chose. De quelque chose. Ou de quelqu’un d’autre.

« A y repenser, c’était épuisant comme situation. Une illusion de bonheur. Les verres tous les soirs, les discussions pseudo-culturelles, les références à tout-va, mais à côté rien ne marchait droit. La violence de cette répétition avait fini par me donner mal au crâne et je commençais réellement à penser qu’il devait y avoir un autre horizon possible. Quelque chose de moins raide et plus évident, différent de ce tableau figé et irrespirable qu’on formait. » (p.124)

Une lecture qui souffle le chaud et le froid, atermoiements rythmés par les humeurs et la désespérance de notre héroïne. Mais peut-être l’espoir reste-t-il permis, malgré tout, contre tous et tout…


La vie consommée, Lucie DROGA, éditions DENOËL, 2021, 170 pages, 17€.

Merci aux éditions Denoël pour l’envoi gracieux de ce roman.

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