A croquer

« La beauté dure toujours », Alexis Jenni : l’amour, le vrai, impérissable, malgré l’âge.

Noé et Felice se rencontrent sur le tard. En effet, la quarantaine bien passée, peu d’entre nous oseraient croire encore en la possibilité d’aimer à nouveau, d’aimer encore, voire plus fort. Et pourtant, c’est bien ce qui arrive à nos protagonistes, par le plus grand (et le plus heureux) des hasards. Une évidence, une fulgurance, alors que rien ne les destinait à se rencontrer.

Ainsi, Felice, avocate des laissés pour compte au tribunal et mariée à un homme qui la marionnettise sexuellement et mécaniquement, vit l’épiphanie ultime le jour où elle entre dans une galerie, subjuguée par des dessins. Ça tombe bien, l’artiste, Noé, s’y trouve. Le reste ne sera que conséquences évidentes.

« Elle. Felice.

« Toujours elle ?

– Il n’y a qu’elle. » (p.26)

« Noé m’a sauvée. » (p.61)

« C’est Noé qui est venu. Il fallait qu’il vienne car sans lui je ne m’en serais pas sortie, il fallait que quelqu’un vienne et me prenne et me sorte pour dénouer l’enchantement qui me retenait prisonnière dans la grotte de mon mari, dans antichambre du royaume des morts dont il avait fait recouvrir les murs de moquette épaisse pour que l’on n’entende pas crier, ni pleurer, ni les remerciements éperdus qui étaient bien pires que des pleurs. Sortir de là, je n’aurais pu le faire seule ; j’attendais que l’on m’emporte. » (p.68)

De la même manière que pour la Création divine, il faudra sept jours au couple pour assouvir la découverte de l’un et de l’autre, avant de confirmer une belle harmonie que l’on devinait sans peine dès le départ. C’est dire que cette idylle est auréolée d’une évidence mystique qui échappe même un peu sans doute au couple. Mais cette alchimie de Noé et de Felice a de quoi fasciner quand, à plus de cinquante ans, l’amour dévorant reste le même, l’admiration de l’un pour l’autre égale.

« On est assuré de notre existence quand on affecte et que l’on est affecté. Avec lui, je suis née. » (p.122)

Et le roman de sublimer cet amour par des passages d’une poésie incroyable, dans lesquels la trivialité ponctuelle inhérente à toute relation est balayée d’un revers de « mots » par la transfiguration de la relation en une ode charnelle et spirituelle. J’avoue avoir retrouvé là une fougue, une emphase littéraire digne des plus grands classiques de la littérature, tant le verbe (et les nombreuses métaphores qui nourrissent le texte) sublime la relation de Noé et de Felice.

« Grâce au dessin je n’ai besoin de rien, mais sans toi je ne serais qu’une petite bille de plomb qui poursuivrait sa trajectoire en ligne droite ; heureusement tu es là. Tu me sauves de l’enfermement dans lequel je tomberais si tu n’étais pas là. On ne se suffit pas à soi, c’est la nature humaine. » (p.158)

Dans l’ombre de ce couple, le narrateur, voix qui alterne dans le récit avec celles de nos amoureux. Une voix spectatrice et ascétique de la fusion amoureuse de son ami artiste avec Felice, mais qui peine à mettre en mots, lui l’écrivain, un récit autre que les traditionnels romans policiers qu’il vend tant bien que mal sur le marché de l’édition. Alors, son sujet sera autre : pourquoi ne pas évoquer l’amour en prenant Noé et Felice comme manne inspiratrice ?

« Ensemble, jamais ils ne coulent. Je les admire pour ça, pour cette étreinte furieuse qui les fait vivre, qui dure depuis dix ans, douze ans, sans que la force du saisissement ne diminue. Il y a va de leur vie. » (p.235)

La grâce amoureuse peut-elle toucher la muse « inspiration » du narrateur ? Ou ne peut-il n’être qu’un témoin silencieux ? Le roman est-il une mise en abyme de son entreprise romanesque ? On pourrait sans peine l’imaginer.

« quand je les vois ensemble, je sens un mouvement particulier de l’air qui me donne des frissons sur l’avant-bras, qui me donne une envie d’écrire. » (p.43)

Dans tous les cas, Alexis Jenni signe un roman exigeant, tant pour la réflexion qu’il propose sur le modus operandi littéraire que celle sur l’art d’aimer en étant quinquagénaire. Vous l’aurez compris, le message reste d’un grand optimisme, pourvu que l’alchimie se trouve et se fasse tant en amour qu’en art !


La beauté dure toujours, Alexis JENNI, éditions GALLIMARD, 2021, 254 pages, 19€.

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