A croquer

« Son empire », Claire Castillon : mainmise masculine (Rentrée littéraire 2021)

Il est des hommes qui ne reculent devant rien pour s’assurer la domination d’une femme et de sa vie. Il est des hommes qui n’hésitent pas à souffler le chaud et le froid pour perdre complètement une femme amoureuse. Il est des hommes qui n’hésitent pas à instrumentaliser une enfant pour mieux s’assurer l’obéissance du parent. Il est des hommes qui n’hésitent pas à manipuler et à asseoir leur empire sur une femme éprise.

« Ta maman a besoin qu’on s’occupe d’elle. Et c’est ce que je vais faire. » (p.32)

Telle est la thématique du nouveau roman de l’excellente Claire Castillon, une thématique perçue, et c’est là notablement intéressant en ce qui concerne la dimension dramatique du récit, du point de vue de l’enfant, une fillette de sept ans à l’époque, qui voit, année après année, sa mère se liquéfier auprès d’un homme vampire ou chauve-souris presque tentaculaire, et donc monstrueux. Un manipulateur de premier ordre qui s’immisce dans chaque morceau de vie de la fille et de la mère, n’hésitant pas à remettre en question l’éducation donnée par cette dernière.

« En lui, le gentil n’existe pas. Le gentil est un déguisement de très mauvaise qualité. Quand il se déchire, maman le recoud. Toujours à la besogne. » (p.12)

Soumise, car amoureuse sans doute, la mère de famille courbe l’échine et s’escrime à arrondir les angles. La petite voit bien qu’il y a quelque chose qui cloche, mais ce « beau-père » par intermittence ne manque pas d’essayer de l’acheter, alors de son âme d’enfant elle l’absout, malgré tout.

Pourtant, cet homme cumule les faux-pas : il fait preuve de violence en extérieur, ne paie jamais ce qu’il doit, reste silencieux sur un passé qui demeure mystérieux et sans doute mensonger. La mère de l’enfant s’aveugle, ferme les yeux, pardonne à chaque fois.

Mais jusqu’à quel point peut-on accepter d’être régenté de la sorte ? L’amour peut-il excuser la domination, la remise en question perpétuelle, les contradictions et les humiliations ?

« Plus tard, je comprends qu’il mange tout de l’intérieur de maman. » (p.105)

Est-ce que cet improbable trio peut fonctionner ou le duo mère-fille parviendra-t-il à se sortir des griffes d’un usurpateur amoureux narcissique ? Jusqu’où la dépendance peut-elle aller ? A qui la mère choisira-t-elle finalement de faire allégeance : sa fille ou cet homme ?

« Depuis qu’il est là, maman essaie de l’apprivoiser mais elle n’y arrive pas. Il l’aspire. Je ne sais pas si elle est encore capable de fuir. Je me dis que ça fait des siècles que les chevaux ne sont plus chassés. Pourtant ils ont le réflexe de courir. » (p.112)

Claire Castillon dissèque plusieurs années d’une improbable relation, en analysant le comportement toxique d’un homme comme il en existe hélas parfois, en analysant avec finesse le regard et le cœur d’une enfant, tiraillée entre l’exclusivité qu’elle voue à sa mère et les sirènes du manipulateur. L’écriture, ciselée à la pointe du couteau, suggère autant de coups de canif dans un quotidien domestique qui n’a finalement pas grand-chose à voir avec la normalité attendue. Au final, on a là la dissection d’une structure familiale et amoureuse caduque : qui en ressortira seulement vivant, ou à défaut totalement sain ?

« Il faut voir comment ça se passe. Après. Tout empire. » (p.134)


Son empire, Claire CASTILLON, éditions GALLIMARD, 2021, 159 pages, 16.90€.

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