A dévorer !

« Ouverture fragile », Guillaume Clapeau : (re)conquête connectée

Melchior est un journaliste parisien d’une trentaine d’années qui bosse au sein du magazine Rock&Stone sur des sujets pointus d’une culture musicale qu’il nourrit savamment de références disséminées dans tout le récit.

Or, dès le début, le ton est donné : Marion, son élue, la femme de sa vie le pensait-il, a décidé de le quitter parce qu’elle ne sait plus où elle en est et parce qu’elle se demande si leur histoire n’est pas une bêtise. De fait, c’est dans les bras de son ex, ancien rival de Melchior, qu’elle trouve refuge.

« Elle qui est la plus belle fille sur laquelle tu aies posé les yeux. […] Elle dont le regard, la peau, l’odeur déclenchent une éruption volcanique dans tout ton être. Pourquoi lui ? Pourquoi ça, cette chose d’une médiocrité sidérante ? Triple fuck ! » (p.88)

Notre protagoniste en T-shirt blanc, jean noir et Converses tombe des nues : comment expliquer cette rupture alors que l’osmose semblait évidente entre lui et Marion ? Une attirance sans discussion possible, une alchimie des corps à ne plus démontrer… « Neuf mois de bonheur absolu » mais une histoire finalement avortée.

Le dépit de Melchior est sans fond et peine à trouver de quoi l’apaiser : ses potes de toujours esquivent son appel à l’aide, son travail au sein de la rédaction du magazine en pâtit lourdement tellement son esprit se morfond. Spleen de l’amour bonjour !

« Tu fais le point. Pourquoi est-ce que tu es encore amoureux d’elle ? Tu as toutes les raisons de la détester, après ce qu’elle ta fait, après ce qu’elle te fait encore, l’air de rien, sans s’en rendre compte. » (p.129)

Alors, s’il ne peut compter que sur lui-même (ou presque), Melchior se décide à franchir le pas : 1. des rencontres connectées avec Tinder 2. de l’aide médicamenteuse à grands coups de Xanax dans l’estomac 3. du cabinet d’une psychologue reconvertie de la méthode syllabique du primaire.

« C’est décidé, tu te lances dans le désamour de Marion. Tu es trop malheureux, ça t’empêche d’avancer, et comme tu vois que n’avances pas, tu es encore plus malheureux. C’est un cercle vicieux. Il faut que tu trouves la solution pour le briser. » (p.131)

Ces trois recours donnent des résultats variés : la jungle connectée de Tinder lui offre quelques rencontres, certaines d’anthologie et à la narration truculente. Le Xanax le fait sombrer et comater, tandis que la psychologue lui fait prendre conscience de la dualité en lui.

Sera-ce suffisant pour oublier Marion et aller de l’avant ? Les coups d’un soir made in Tinder peuvent-ils devenir les histoires d’amour de demain ?

« Tu penses tout le temps à elle, de toute façon. Quoi que tu fasses, où et avec qui que tu sois, elle est là, dans un recoin de ton cerveau embrumé par des produits chimiques plus ou moins légaux. » (p.164)

Réflexion amusée et amusante sur l’amour 2.0, Ouverture fragile est le journal, du 4 avril au 19 octobre d’une année, d’un homme comme il en existe tant, persuadé de sa légitimité amoureuse mais confronté à ses doutes et à ses peurs. Les rencontres virtuelles sont, au-delà de l’humour de leur narration, questionnées dans leur fondement et leur pertinence : l’amour en ligne est-il une vraie perspective ou un leurre numérique ?

« Ça pourrait être Elle. Encore. » (p.215)

On sera sensible à ce portrait d’un homme qui ne demande rien d’autre que d’aimer encore, tranquillement, celle qu’il considère comme la femme de sa vie. Alors, forcément, revenu sur le marché du célibat, « l’ouverture » aux autres et à ses possibles demeure, tout du long, « fragile ».

« Est-ce que tu chérirais trop ta putain de dépression ? » (p.198)

Journal mené à la deuxième personne du singulier (un « tu » sympathique et empathique), le récit des tribulations amoureuses et spirituelles de Melchior est mené avec un humour corrosif, du fait de saillies absolument jouissives. On n’est pas loin de la veine – que j’idolâtre, je le confesse – de FabCaro.

Frais, réjouissant : une petite pépite contemporaine comme je les aime !


Ouverture fragile, Guillaume CLAPEAU, éditions CALMANN-LEVY, 2021, 246 pages, 17.50€.

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