A croquer

« Sans passer par la case départ », Camilla Läckberg : enfants de salauds

Camille Läckberg, prolifique écrivaine suédoise, nous habitue depuis trois parutions au genre de la novella, relativement court récit à chute. Ainsi, Sans passer par la case départ coche de nouveau toutes les règles du genre : la brièveté du récit, la concentration de l’action en un lieu (la maison des parents de Max) et une temporalité des quelques heures avant que minuit ne sonne une nouvelle année, seulement quelques personnages issus de la bourgeoisie suédoise (Max, Liv, Anton et Martina). Mais, à l’écrire, il semble que l’on a là tous les ingrédients de la tragédie classique. Alors, quelle intrigue pour nourrir un possible drame ?

Max, Liv, Anton et Martina se connaissent depuis l’enfance. Enfants d’une caste privilégiée, ils jouissent depuis toujours de l’opulence de leur milieu. Mais si les apparences sont brillantes, l’envers du décor est tout autre. Ainsi, en ce réveillon du premier de l’An organisé chez Max, les quatre amis profitent d’un Monopoly aux règles améliorées (« Action ou Vérité » lorsque l’un d’eux tombe sur la propriété d’un autre) pour révéler leurs tourments intérieurs. Oh, il faudra beaucoup d’alcool au préalable et pas mal d’actions d’une grande bêtise pour en arriver à ce grand déballage sordide, dont leurs parents sont les principaux protagonistes. Viol, adultère, alcoolisme, banqueroute, maltraitance…

« Secrets et mensonges sont étalés, déballés au grand jour. Des abîmes s’ouvrent. Parfois, celui qui raconte pleure, parfois ceux qui écoutent pleurent. Ils remplissent leurs verres et continuent leurs confessions. » (p.75)

Les quatre amis ne sont pas dupes du vernis dont s’auréolent leurs parents ; sauf que la vérité, brutale, est autre, et eux en sont les victimes.

« Parce que nous sommes les plus cassés. On présente bien, on est épanouis et irréprochables en apparence, mais tristes et ravagés à l’intérieur. » (p.66)

Leurs parents, tout justement, organisent leur propre petite sauterie juste à côté de la maison des parents de Max, chez ceux d’Anton. Lorsqu’un plan machiavélique, ultime « action » d’une soirée déjantée, perce dans l’esprit des adolescents, la fin est proche, au sens propre comme au sens figuré. Et les piliers familiaux de pacotille de s’effondrer…

« Ils mentent. Font semblant que tout va pour le mieux, tout le temps. Mais c’est le contraire, rien ne va. » (p.69)

Alors sans doute a-t-on là une réécriture de la tragédie classique, les personnages luttant les uns contre les autres, se déchirant, et ce souvent au sein d’une même famille ou entre clans opposés. Réécriture moderne également dans laquelle les adolescents mènent un ballet les uns avec les autres digne d’une adaptation condensée des Liaisons dangereuses.

« Max sait – et ce n’est un secret pour personne – qu’Anton est amoureux de Liv. Mais il a fallu qu’il l’ait, elle aussi. Alors qu’il a déjà Martina. (p.50)

Disons-le franchement : on frôle le cliché, et c’est là un reproche que l’on peut faire de l’écriture de Camilla Läckberg, surtout lorsqu’il est question d’évoquer le train de vie des nantis.

Pour conclure, cette novella se lit très vite, (trop) facilement. La montée en puissance du drame final est minimisée au profit d’une soirée entre adolescents argentés dont on brasse les tourments. Une certaine vacuité (et vanité) auréole pourtant l’ensemble. Est-ce le genre de la novella qui produit cet effet ? Peut-être. Dans tous les cas, on aurait attendu plus, et sans doute un peu différemment…


Sans passer par la case départ, Camilla LÄCKBERG,traduit du suédois par Suzanne Juul, éditions ACTES SUD, collection Actes noirs, 2021, 100 pages, 11.90€.

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