A dévorer !

« J’ai toujours aimé ma femme », Gilles Bornais : déni subtil

« J’ai toujours aimé ma femme ». C’est ce que scande à l’envi Jean-Baptiste Rolant pour mettre à distance le terrible mot de sa femme qu’il a trouvé sur le plan de travail de la cuisine ce vendredi soir : « Je ne rentrerai pas. » Comment cela est-il possible ? Après vingt-quatre ans de mariage et un amour consommé une nouvelle fois pas plus tard que le jeudi, Jean-Baptiste est interloqué.

« Je ne m’en suis jamais lassé, Mylène est mieux que parfaite, elle est faite pour moi. » (p.12)

Rien, absolument rien ne laissait augurer que son épouse Mylène quitte le domicile conjugal. Il ne trouve pas de réconfort auprès de ses deux enfants, majeurs et indépendants, sinon qu’à eux leur mère a donné la raison de son départ.

« Comment avait-elle pu écrire cette phrase ? Vingt-quatre années de mots doux, sensés ou brûlants. » (p.18)

Alors, entre deux verres pour noyer son chagrin, son désespoir et son incompréhension, Jean-Baptiste écume Paris en allant dans tous les lieux susceptibles de lui donner des indices : la rédaction où travaille Mylène, les magasins où elle aimait aller, leur petit restaurant favori, leur maison normande, la galerie du professeur de peinture de l’épouse… Rien ne surgit, sinon les souvenirs d’un autre temps, bonheur en péril maintenant…

« – Si c’était vous ? / – Quoi, moi ? / – Son souci, ce pourrait être vous. » (p.61)

C’est auprès de la psychothérapeute de Mylène que l’époux délaissé commence à percevoir un début de réponse. Le premier reproche, et sans doute le seul, est le suivant : la fuite. Pendant vingt-quatre ans, Jean-Baptiste aurait fui. Mais fui quoi ? Sa propre vie ? ses défauts, ses tares et ses erreurs ? Un certain déni se cacherait-il derrière cette affirmation d’être tout entier amoureux de sa femme ? L’amour clamé peut-il excuser des erreurs non assumées ?

« Qu’étaient nos femmes, ces élans qu’on croyait absolus ? C’était plus que Mylène qu’il fallait soudain comprendre et retrouver, c’était le mystère à résoudre, la vie qui se dérobait, le froid vertige, vous dis-je, le vide qui se creusait autour de nous et personne après qui s’accrocher. » (p.80)

Ainsi, au fur et à mesure des déambulations de notre héros esseulé et de ses interrogations, on comprend que l’homme est loin d’être irréprochable et que pendant des années il s’est arrangé avec la vérité. Alors, nous lecteurs sommes bien ennuyés : doit-on l’absoudre pour plaider malgré tout son absolu amour, ou bien le condamner pour une véritable forme d’immoralité ?

« L’aveu même de mes fautes n’aurait-il pas été l’amoureuse reconnaissance de son empire ? » (p.195)

Le choix, c’est lui qui le fait à la dernière page du récit. Stupéfiant, inattendu. Un point de bascule, au sens propre et au sens figuré, qui nous heurte à ce dilemme évoqué plus haut.

« Qu’allait-il me rester de nos moments si elle ne revenait pas ? » (p.101)

Dans tous les cas, Gilles Bornais propose le récit complexe d’un homme qui ne joue pas franc jeu avec lui-même, qui se leurre, qui se ment. A crier haut et fort son amour désespéré, on en vient à douter lorsque les premiers indices affleurent. Du héros romantique, Jean-Baptiste en vient à revêtir l’habit du salaud magnifique.

« C’était… comme une existence parallèle, quelque chose qui m’aurait échappé. Une suite de lapsus, des erreurs… » (p.204)

Le renversement narratif est subtil. Pitié ou mépris ? Pardon ou condamnation ? On referme cet excellent roman sur ces paradoxes savamment narrés.

Une introspection de la psyché masculine complexe et délicate, à savourer.


J’ai toujours aimé ma femme, Gilles BORNAIS, éditions FAYARD, 2014, 249 pages, 18€.

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