A dévorer !

« Ceux d’ici ne savent pas », Heather Young : logiques affectives

Le professeur de mathématiques Adam Merkel a été retrouvé carbonisé sur les terres des Prentiss, sauvage fratrie d’une ancienne généalogie de malfrats. C’est le petit Sal, orphelin d’une mère devenue junkie et recueilli par ses deux oncles, qui a découvert le corps de ce professeur qu’il aimait tant. Il faut dire qu’à l’école, l’enfant ne peut compter sur un seul ami, préférant s’évader dans ses pensées et dans le dessin. Lorsque le professeur lui tend la main pour déjeuner avec lui chaque midi et lui apprendre à jouer aux échecs, Sal voit enfin une occasion de sortir de sa grande réserve. Après la mort de sa mère, perdre ce professeur qu’il affectionnait est chose rude.

Mais qui a pu mettre à mort aussi violemment ce professeur illustre, venant de l’université de Reno et ayant choisi de s’enterrer à Lovelock pour des raisons inconnues ? D’autant plus que son corps a été retrouvé à Marzen, bourgade reculée vivant en quasi-autarcie.

« Depuis le début, elle se demandait ce qui avait pu amener Adam à Lovelock. Ce qui était certain, c’est qu’il avait fui quelque chose. Tous ceux qui venaient s’installer à Lovelock fuyaient quelque chose » (p.52)

« Comme tout le monde à Lovelock, elle considérait ce village comme un trou noir d’où les gens émergeaient pour aller au collège et au lycée avant de retourner s’y enterrer pour le restant de leur vie. Ses habitants avaient beau faire leurs courses à Lovelock et fréquenter ses restaurants, aussitôt repartis, ils étaient oubliés. » (p.198)

Autour de ce mystère, plusieurs personnages vont tenter de faire la lumière : Jake, pompier volontaire de Marzen ; Nora Weathon, professeur et amie d’Adam ; Mason, l’ex-mari policier de Nora. Jake et Nora, en particulier, prennent en affection Sal : Jake car jadis il aima d’un amour à sens unique la mère de l’enfant ; Nora car à travers le petit elle perçoit une fragilité et une béance affective énorme.

Le récit fait remarquablement cas de personnages tous amochés par la vie : le petit Sal en premier lieu, dépossédé de sa mère et livré à deux oncles atypiques ; Nora, qui pleure la mort de son frère causé par son père, dont elle a choisi de s’occuper plutôt que de fuir et de vivre sa passion pour l’anthropologie à des milliers de kilomètres plus loin ; M. Weathon lui-même, emmuré dans une culpabilité sans nom d’avoir accidentellement tué son fils ; Gideon et Ezra, les frères de Sal, qui cultivent ombrageusement leurs racines et leurs propres drames ; enfin, Adam, qui lui pleure la mort de son fils pour d’illicites motifs…

On l’aura compris, Ceux d’ici ne savent pas est un roman sombre puisqu’il fait la part belle aux ombres de chacun, ombres subies ou ombres cultivées. Pourtant, il se dégage de ces drames individuels un espoir, une quête pour un ailleurs (spatial, temporel) apaisé, aimant et débarrassé du fardeau de la culpabilité, thématique essentielle du récit.

Heather Young, en situant son histoire dans les provinces reculées du Nevada, cultive également une atmosphère propice à la méfiance, notamment dans ces contrées ancestrales, millénaires, comme Marzen ou Lovelock où l’on cultive bien souvent l’entre-soi plutôt que l’accueil de l’étranger.

« Vous n’êtes pas d’ici. Vous ne pouvez pas comprendre les Prentiss. Ils vivent terrés dans cette vallée, à l’écart du reste du monde, depuis un siècle et demi. » (p.314)

Et il est bien question d’accueil dans ce roman : accueillir l’orphelin, accueillir la quête de l’affection, accueillir la responsabilité, accueillir le présent et le futur, accueillir l’évidence…

« Encore plus que Lovelock, Marzen était un endroit à part, confit dans son jus par son histoire et ses allégeances anciennes, où les vies étaient tracées par avance plutôt que choisies. […] Quels autres chemins Adam aurait-il pu lui montrer s’il était resté clean et en vie ? A cette pensée, une grande tristesse s’abattit sur ses épaules. » (p.316)

Ce roman, aux racines thématiques, littéraires et culturelles profondes, est un chef d’œuvre, une beauté.


Ceux d’ici ne savent pas, Heather YOUNG, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carla Lavaste, éditions BELFOND, 2021, 406 pages, 21.50€.

Un immense merci aux éditions Belfond pour l’envoi gracieux de ce roman au souffle ardent.

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