A dévorer !

« L’énigmatique Madame Dixon », Alexandra Andrews : être et paraître de chaises musicales identitaires

Florence Darrow est une jeune femme brillante qui, dans sa Floride natale, passait pour exceptionnellement prometteuse. Arrivée à New-York pour fuir un potentiel job ennuyeux dans une entreprise, Florence se rend compte qu’elle n’a aucun éclat quelconque : elle n’a pas l’aura de ses collègues bien nés de la maison d’édition dans laquelle elle travaille ; pas les codes culturels ; pas l’aisance des gens branchés qu’elle côtoie… Elle aimerait pourtant tellement devenir quelqu’un. Briller. Elle le sait : en elle il y a quelque chose qui ne demande qu’à être reconnu par le reste du monde.

« Il existait un monde au-delà du sien, Florence le avait, qui lui était totalement étranger. […] Ils représentaient autant d’indices qui, un jour ou l’autre, mis bout à bout, lui révéleraient quelque chose de plus vaste. Elle ne savait pas encore quoi. Une personnalité à construire, peut-être. Ou une réponse. Ou encore, une vie. » (p.37)

Ce quelque chose, c’est un roman en puissance. Mais, lorsque Florence veut se mettre à écrire, c’est à une page dramatiquement blanche qu’elle se confronte.

Alors, à défaut de devenir quelqu’un peut-elle devenir… quelqu’un d’autre ? L’opportunité lui est donnée lorsque, remerciée par sa maison d’édition, elle est contactée par une maison concurrente pour devenir l’assistante d’une écrivaine, Helen Wilcox, qui vit en ermite derrière le pseudonyme de Maud Dixon. Il faut dire que Helen / Maud a écrit un best-seller mondial et que tout le monde s’interroge sur l’identité de cette autrice si mystérieuse. Florence saisit immédiatement la chance qui lui est offerte.

« Le livre s’était vendu à plus de trois millions d’exemplaires rien qu’aux États-Unis, et avait inspiré une mini-série en cours de tournage. Étrangement, son autrice, Maud Dixon, était une énigme. » (p.21)

La cohabitation professionnelle d’Helen et de Florence se passe plutôt bien. Florence voit en sa fantasque et imprévisible patronne l’occasion d’assimiler discrètement les codes qui lui étaient étrangers à New-York. Progressivement, elle tente de se fondre dans le moule que lui offre Helen. Cette dernière travaille activement à l’écriture du second roman de « Maud Dixon ». Mais, pour ce faire, elle a besoin d’aller au Maroc pour faire des recherches afin d’étayer son récit. Florence est bien sûr de la partie.

« Florence avait le pressentiment qu’elle aussi reviendrait dans un état d’esprit différent, que ce séjour allait la métamorphoser. » (p.165)

Seulement, là-bas, Helen disparait lors d’un accident. Sans laisser aucune trace. Florence voit là l’occasion ultime de devenir quelqu’un d’autre : puisque Helen n’avait de contacts avec quasiment personne, elle peut sans trop hésiter prendre son identité et devenir Helen, la formidable écrivaine protégée par un pseudonyme.

« c’était seulement en prenant possession de la vie de quelqu’un d’autre qu’elle réussirait enfin à rendre la sienne digne d’être vécue. » (p.81)

« Pourquoi pas, après tout ? L’identité d’Helen, inutilisée, était comme une grande demeure vide, alors qu’elle-même habitait un misérable taudis aux dimensions de Florence Darrow. » (p.239)

Sur le papier, tout semble pouvoir fonctionner. Pourtant, ce stratagème identitaire est mis à mal par l’agente de la vraie Helen mais aussi d’un gendarme suspicieux depuis l’accident. Florence peut-elle vraiment réussir à endosser l’identité d’Helen ? Avec quelles conséquences ?

Vous vous en doutez, il y a une suite. Et Alexandra Andrews crée un merveilleux effet de surprise dans le dernier quart du livre : le « troc » identitaire Florence / Helen ne sera pas le seul…

« Elle n’était plus personne. Plus rien. » (p.320)

Ce roman, haletant de bout en bout (le fil du thriller est pertinemment présent), interroge deux enjeux. Le premier, celui de l’identité : pourquoi être attiré par l’identité de quelqu’un d’autre ? Pourquoi ne pas se satisfaire de ce que l’on est ? de qui l’on est ? Quels enjeux à vouloir endosser une identité autre ? Qu’est-ce que cela révèle ? En quoi le mimétisme identitaire peut-il être dangereux, voire malsain ? Alexandra Andrews brouille les pistes, joue avec nos nerfs. Réjouissant !

« Je pense que vous pouvez comprendre, Florence, ce désir de devenir quelqu’un de différent. La vie est si riche, et il y a tant de façons d’en profiter ! Quel dommage de n’en goûter qu’une, n’est-ce pas ? » (p.373)

Le second enjeu est celui de l’inspiration : une œuvre de fiction n’est-elle fondée que sur l’imaginaire ? En quoi la réalité peut-elle devenir support fictionnel ? Peut-on fictionnaliser la réalité ? Si oui, quelles limites et quels dangers lorsque la frontière entre fiction et réalité devient terrain de jeu instable ?

L’énigmatique Madame Dixon est un roman passionnant, intelligent, bien écrit et addictif. Un nouveau coup de cœur !


L’énigmatique Madame Dixon, Alexandra ANDREWS, traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Maillet, éditions LES ESCALES, 2021, 410 pages, 22€.

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