A dévorer !

« On ne dit pas <> », Laure Mi Hyun Croset : électro-drogue

Quel bonheur de débuter l’année 2022 par un récit de ma chère Laure Mi Hyun Croset, dont j’affectionne tant les romans ! Seulement, cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une fiction mais d’une biographie, celle d’un punk devenu junkie : Lionel Stéphane Dulex, dit Yoyo pour ses compagnons de zone.

En quatre-vingt pages environ, Laure Mi Hyun Croset prête sa plume, toujours aussi élégante et précise, au parcours de vie de Lionel. Un chemin de vie malheureux, malmené et mouvementé dont nous retiendrons plusieurs éléments clés : la carence d’empathie familiale, qui l’a laissé – souvent, trop souvent – se construire seul, tant bien que mal ; l’envie de bien faire tout ce qu’on lui demande doublée du désir ardent d’être adoubé par ses pairs ; l’élaboration fragmentée d’une identité jamais vraiment définie, tiraillée entre les vestiges d’une obéissance séculaire aux siens et aux autres, et l’intuition intime de quelque chose à sauver en lui…

« Lionel comprend rapidement que ce qui plaît à ses camarades, c’est qu’il est le premier à se faire remarquer. Quand il annonce quelque chose, l’action ne tarde pas à suivre. Il fonce tête baissée dans ce qui lui vaut certes des réprimandes, mais aussi la considération, alors sans prix, de ses pairs. » (p.23)

Car échapper à ses démons est ce qui, pendant presque vingt ans, va être le fil conducteur de la vie de Lionel : des démons illicites, faits d’opiacés et autres drogues de plus en plus dures pour une chute à chaque fois plus rude.

« Ce qu’il prétendait vivre se réalise. Il est devenu accro à l’héro. La réalité rejoint d’abord la fable, puis dépassera la fiction. » (p.41)

De sa prime adolescence à l’âge adulte, la vie de Yoyo est un électrocardiogramme au rythme décousu, alternant entre les cimes des paradis superficiels et le fond de l’enfer le plus sombre. A bien des reprises, la mort guette. A bien des reprises, Lionel témoigne d’un élan à la fois désespéré et lucide pour se sauver lui-même.

« ça offrait l’avantage de l’occuper, de lui faire oublier que l’existence est tout à la fois anxiogène et assommante. » (p.73)

Mais quand l’addiction vous muselle et vous possède, y a-t-il une rédemption possible ?

« Il est accablé : il n’a fait jusqu’à présent que subir son existence. Il n’a pas eu d’envie qui lui ait été propre. Il se sent abasourdi à l’idée qu’il doit maintenant se découvrir. » (p.85)

Laure Mi Hyun Croset livre un portrait éminemment touchant d’un homme qui se cherche, qui expérimente les limites pour peut-être mieux se (re-)trouver. Son écriture, ciselée par la sobriété, est quasi-chirurgicale en ce sens où chaque mot cible juste quant à l’errance et la désespérance de Lionel. Une précision clinique qui met à bonne distance le pathos qui nous ferait condamner le punk devenu junk. Pourtant, ma sensibilité de lectrice a perçu, tout du long du récit, une empathie pour ce pauvre bougre atypique qui ne demandait rien d’autre que d’être aimé, sans conditions. Stèle littéraire vivante et incarnée à l’espoir et au courage, On ne dit pas « je » fait « pulser » licitement le courage et, plus largement, le cœur d’une vie, de la vie…


On ne dit pas « je », Laure MI HYUN CROSET, éditions BSN PRESS, 2014, 91 pages,15.90€.

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