A dévorer !

« L’os de Lebowski », Vincent Maillard : parfois, ça coince… mais quel mordant !

Jim Carlos est un paysagiste dans le Sud de la France. Sans enfant et séparé de sa compagne bretonne Claire, il occupe ses journées en s’affairant dans les jardins des alentours, toujours accompagné de son fidèle chien Lebowski, un golden retriever tout entier comparable à une grosse peluche, et dont l’activité principale consiste… à ne rien faire du tout.

« J’avais acheté ce chien après la séparation avec Claire, pour ne pas être totalement seul, pour me consacrer à autre chose qu’à ma petite personne, pour soigner l’insupportable auto-apitoiement du jardinier abandonné. » (p.140)

« J’emmène Lebowski sur mes chantiers de jardinage. […] En général, les clients l’apprécient. Il y a des gens qui n’aiment pas les chiens,mais qui ne supportent pas les peluches. Il n’existe pas de ligues anti-peluches. Or, incontestablement, cet animal est plus proche de la peluche que du molosse. » (p.10)

Lorsque Jim est embauché dans la sublime et distinguée propriété des Prés Poleux, il ne se doute aucunement que là où sa vie s’écoulait jusque-là de façon linéaire, un os s’apprête littéralement à tout coincer. Il faut dire que la première impression des propriétaires, Arnaud et Laure Loubet, ne lui a pas été bonne : lui est un rédacteur télé très en vue, tandis qu’elle enseigne à l’université, et tous deux affichent à n’en plus finir les clichés de la bourgeoisie tant dans leur cadre de vie que de leur manière d’être, un mélange de décontraction faussement jouée et une rigidité maladroitement dissimulée. Conscient de n’être qu’un petit paysan prolétaire de pas grand-chose, Jim courbe le dos, loin d’être dupe de l’artificialité de ce que l’on veut bien lui montrer de façon ostentatoire.

« Comme chaque fois, mon malaise ne faisait que s’approfondir, j’étais avec eux, mais non parmi eux. » (p.79)

« derrière le souci de la perfection, quelque chose s’apparentait à de la folie pure et simple » (p.154)

Jim pourrait se contenter de répondre à la commande des Loubet, à savoir de créer un jardin potager, mais la présence fidèle de Lebowski hérisse Amandine, la jeune des filles Loubet : petite peste suffisante et arrogante, elle distille comme elle le peut son venin. La situation prend un tournant haletant lorsque l’impassible chien, pris d’une frénésie inattendue, met à jour dans la propriété un os.

« Malgré la terre qui le brunissait, on pouvait deviner que le truc était un os. Un bout d’os. J’ai voulu regarder ça de plus près. Lebowski a grogné. Ça m’a fait rire : décidément, il faisait son coming out : je suis un chien, nom d’un chien ! Je lui ai quand même pris. » (p.16)

Intrigué au point de ne plus penser qu’à cela, Jim s’interroge : serait-ce là l’os enfoui d’un animal ? Son boucher lui répond par la négative. Par contre, le médecin légiste qui habite la petite ville lui annonce sans sourciller qu’il s’agit d’un fémur. Jim est effaré : cela voudrait-il dire que le corps d’un individu est enterré dans la propriété des Loubet ? Si oui, s’agirait-il d’un meurtre ? Les hypothèses vont bon train dans l’esprit de Jim et le pauvre Leboswki se voit privé d’un bon os à ronger. Une idée vient alors germer dans la tête du jardinier – paysagiste : se pourrait-il que Jeanne, la fille aînée des Loubet dont on tait le nom et l’absence dans le manoir avec une gêne évidente, repose sauvagement dans l’humus de la propriété des Loubet ? A s’improviser Colombo, Jim Carlos court-il des risques qu’il ignore ?

« J’éprouvais la curieuse sensation de pénétrer réellement dans une histoire de fous qui nous contaminait tous insidieusement les uns après les autres. » (p.101)

Jim met par écrit le récit de son quotidien, de ses questions et de ses humeurs dans un cahier, puis dans un second, tels des journaux intimes. Ces derniers confèrent au roman policier puisque, intrigué par la découverte de l’os, Jim Carlos va mener son enquête. On appréciera tout du long l’humour spirituel, parfois cynique, dont il accompagne le pragmatisme de ses journées, tant dans son humble demeure que dans son dur labeur. Il est d’ailleurs appréciable de faire voler en éclats l’image que certains pourraient avoir d’un artisan dépourvu de jugeote : Jim incarne l’exact inverse, fin limier qui s’ignore doublé d’un homme simple et brillant, touchant par sa modestie et son humilité.

Le récit de Vincent Maillard est merveilleux par la qualité de l’écriture, incarnée fictivement par le paysagiste, et pertinent par le regard critique qu’il offre sur les classes sociales dans un savant roman proche du policier. On retiendra qu’il s’agit de méfier des apparences, puisque c’est ce que le dénouement, inattendu, nous apprend.

Fin, spirituel, un livre qui a du mordant. On en redemande !

« Il y avait beaucoup de choses mortes dans cette propriété. C’est normal, c’est la vie. » (p.51)


L’os de Lebowski, Vincent MAILLARD, éditions PHILIPPE REY, 2021, 205 pages, 19€.

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