A croquer

« Une vie de rêve », Stéphanie de Saint Marc : le plein et le vide amoureux

Alors qu’elle n’a pas même la vingtaine et qu’elle tente de trouver un stage juridique à Paris, Raphaëlle est mise en relation avec un avocat et ami de la famille, Laurent, de vingt ans son aîné. Très vite, elle tombe sous le charme de l’aura, magnétique, de celui qui devient son mentor et la protège. Leur relation demeure platonique pendant plusieurs mois, se chargeant d’une tension sensuelle grandissante. Raphaëlle se garde bien d’afficher cette élection personnelle à ses parents, rigides petits-bourgeois qui ne pourraient cautionner son couple. Il faut dire que Laurent a sa propre histoire, passée et présente, faite de relations sérieuses, et qu’il aime virevolter de par le monde, tissant le vaste réseau de ses relations.

« Partagée entre le monde de ma famille dans lequel je ne me reconnaissais plus et mon monde intérieur où j’avais tendance à me perdre, on peut dire que j’errais pas mal. » (p.23)

Lorsque la relation professionnelle devient officiellement idylle, Raphaëlle savoure pleinement son bonheur, tout entier fondé sur une connivence de tous les instants avec Laurent. Leur vie est faite de sorties, de voyages, de périples, et rien ne semble menacer le bonheur du couple.

« Le monde que m’offrait Laurent était si attirant, comment ne pas le suivre ? Rencontrer Laurent, pour moi, c’était comprendre que la vie pouvait être vécue autrement que sur le mode de la vérité et de l’engagement. Avec plus de légèreté et moins de drame, simplement comme une expérience. » (p.49)

Ce n’est qu’au bout de dix ans, alors que Raphaëlle est plongée dans sa thèse et la préparation de cours pour l’université, que les premiers signes de craquellement apparaissent : Laurent sort davantage, la met plus volontairement de côté. Et surtout, il ne répond pas d’emblée à son désir d’enfant. Raphaëlle se prend à douter : sont-ce les prémices de leur séparation à venir ?

« L’idée de stérilité, d’improductivité, d’assèchement, qui allait revenir avec entêtement par la suite, a germé dans mon esprit. » (p.104)

Si Laurent est le soleil qui irradie et autour duquel une cour établie et changeante gravite, Raphaëlle sombre elle de plus en plus dans la mélancolie. Elle trouve un certain réconfort auprès de Sydney, grand échalas dégingandé et fuyant mais auprès duquel elle trouve un certain équilibre. Peut-il néanmoins faire le poids face à Laurent qui, premier véritable amour de Raphaëlle, l’a à jamais marquée au fer rouge de son influence ? La jeune femme peut-elle espérer faire le deuil de son amour pour Laurent ? Comment construire autre chose sur des vestiges encore fumants et dont on vient sans cesse attiser les braises ?

« Laurent parti, je me retrouvais nue. L’enivrement que j’avais si longtemps vécu au bras de Laurent avait masqué l’illusion de ce rêve magnifique, mais plus fragile que l’aile d’un papillon, traversé à son côté. Tout changeait maintenant. » (p.174)

A travers ce premier roman, Stéphanie de Saint Marc questionne la relation amoureuse dans ce qu’elle a de fondateur et comment, lorsque la rupture est consommée, il peut être difficile de (se) reconstruire derrière. Les fantômes du passé doivent-ils toujours nous hanter lorsqu’il est question d’amour ? Quelle place laisser au futur lorsque l’amour passé déborde sur le présent, comme le fait Laurent en gardant un lien ténu avec Raphaëlle même après leur rupture ? N’est-ce pas courir le risque d’un triangle amoureux plutôt que de fonder le socle d’un solide duo ? Emprise malsaine ou jalouse bienveillance ?

« Les liens de dépendance tissés vis-à-vis de Laurent au fil des ans – plus étroits encore depuis la séparation – m’enserraient de leur étau et m’emprisonnaient. » (p.207)

D’une écriture d’une grande élégance, Stéphanie de Saint Marc narre le cheminement initiatique amoureux d’une héroïne à l’égard de qui on peut légitimement ressentir un certain agacement : mélancolique, sans cesse en proie à l’entre-deux, aux tergiversations, à un spleen vague, Raphaëlle est plus spectatrice de sa vie qu’actrice, se laissant guider dans ses choix, bien souvent, par les hommes autour d’elle. Des atermoiements sincères, certes, mais un sentiment d’inadéquation à la vie, à sa propre vie, problématique. On referme ce premier roman avec le sentiment d’une béance au creux du ventre et du cœur de la protagoniste : assez prodigieux (et paradoxal) de ressentir cet effet grâce à une prose d’une belle et intense densité.


Une vie de rêve, Stéphanie DE SAINT MARC, éditions MERCURE DE FRANCE, 2022, 214 pages, 17.80€.

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