A croquer

« L’âge des amours égoïstes », Jérôme Attal : spleen estudiantin

A vingt-six ans, Nico se perd sur les bancs de la fac pour mieux retarder le saut ultime dans une vie active qui n’a pour lui que de vagues contours. Son directeur de recherches, peu convaincu par les tergiversations qui s’étirent à n’en plus finir de son étudiant, lui a annoncé leur au-revoir programmé sitôt son mémoire sur Francis Bacon achevé.

A cet achèvement se superpose la mort annoncée de son groupe, Peggy Sage, dans lequel Nico officie en tant que chanteur : les membres du groupe, potes de longue date, sont eux aussi à un carrefour de leur vie avant le départ de chacun pour d’autres horizons, d’autres aspirations. Peggy Sage, de concert en concert, sans jamais avoir vraiment percé, vit ses derniers soubresauts… C’est dans ce marasme personnel que l’on fait donc la connaissance de Nico.

« Je ne trouvais de place valable à mes yeux dans aucun des possibles qui s’agitaient au-dessus de ma tête. » (p.21)

Pourtant, il suffit de la rencontre avec Laura, elfe incarné et séduisant, pour que Nico trouve un nouveau souffle à sa vie. Souffle violemment animé par le manque, le désir, la jalousie. Il faut dire que la charmante Laura souffle le chaud et le froid, consciente sans doute de son effet sur notre protagoniste. Ainsi, elle n’hésite pas à le prendre par la main, se coller à lui, lui dire l’aimer, mais ériger l’impossibilité de leur relation, car elle aime aussi ailleurs. Amour impossible, amour tragique ? Nico traîne son spleen dans la capitale et ne doit ses sursauts de vie qu’au bon vouloir de Laura.

« L’année de ma rencontre avec Laurent, j’ai vraiment eu la sensation d’être en perpétuel état de survie. J’ai rejoint l’inquiétude des êtres trop préoccupés par l’amour pour se sentir forts et se montrer faibles en d’autres affaires que celles du cœur. » (p.14)

« Laura me faisait perdre la tête. La tête était perdue. Je n’avais plus toute ma tête. L’amour me faisait tourner la tête. J’avais la tête ailleurs. La tête dans le sac. » (p.116)

L’ancrage possible que peut lui permettre cet amour est sans cesse remis en question, et Nico d’être brinquebalé de bar en bar, de désirs avortés en embrassades fugitives, de la certitude fulgurante d’aimer au doute d’être vraiment aimé. Être ou devenir soi en fonction des autres, en fonction de soi.

« Quand j’observe les gens de notre âge, j’ai l’impression que la plupart se dirigent vers une petite vie médiocre. Et que la plupart s’en contenteront. » (p.51)

Jérôme Attal rend à merveille ce délicat passage de l’âge étudiant, vecteur de tous les possibles et de toutes les expériences, à l’âge adulte, âge de l’engagement et des certitudes. A travers Nico, héros de papier emblématique de toute génération à l’orée de sa transition (de sa mue ?), il donne à lire cet entre-deux qui se révèle être bien plus douloureux que les aspirations fougueuses de tous les jeunes gens pourraient le laisser penser. Être libre d’aimer, de penser, de ne pas choisir, encore moins de décider… Entre deuil et (re-)naissance, l’écrivain donne à lire une esquisse de roman d’apprentissage, à la croisée des chemins que la vie offre.

« Dans cette année où tout semble s’échapper parce que c’est l’année de la fin, la fin d’un cycle et que rien n’arrive pour moi, ni le succès avec le groupe, ni la trajectoire idéale avec la fac ou l’issue de secours tant attendue, l’apparition de cette fille est la chose la plus concrète que j’aie cherché à retenir, à poursuivre et à approfondir. » (p.85)

C’est touchant, intelligent (on retiendra les saillies spirituelles de notre héros, franchement attachant), et cela nous renvoie inconsciemment à notre propre chemin de vie, lors duquel il a fallu, à plusieurs reprises, faire des choix, renoncer parfois.

« J’étais dans un sas entre deux univers. Purgatoire dans mon cœur. » (p.143)

Un roman miroir et transgénérationnel, qui se distingue par l’évidence de son propos.


L’âge des amours égoïstes, Jérôme ATTAL, éditions ROBERT LAFFONT, 2022, 222 pages, 19€.

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