A dévorer !

« Je nettoie vos sols et ramasse vos silences », Valentine Headway : bienheureuse servilité

Pépite sublime que cet extraordinaire récit dans lequel nous suivons les vers libres et les rimes de Charlotte, une femme de ménage prisonnière de ses traumatismes et des entraves sociales.

Dans de courts chapitres nommés d’après chaque jour de la semaine, nous suivons, la rage au cœur et le cœur au bord des larmes, son quotidien servile au service des autres. Le corps meurtri par l’usure des heures passées courbée, Charlotte doit aussi affronter le mépris des uns, l’ignorance des autres. Femme de l’ombre essentielle mais que l’on fait se sentir être une étrangère, elle enchaîne sans mot dire les heures qui brisent son cœur et reçoit de plein fouet les injures des humiliations.

Et puis il y a ELLE, cette voix qui la hante et l’invite à sombrer dans le néant : voix maudite qui plane et lui rappelle un passé sans parents et un avenir sans élan ni perspectives.

« demain on recommence / demain en dissonance / demain le balai brosse / demain le dos en bosse » (p.41)

Alors, pour adoucir son tourment, la jeune femme n’a pour elle que ses mots, forts et puissants, ainsi que la chaleur de son foyer, auprès de son Aimé et sa douce, pour qui elle donnerait tout…

Mais est-elle légitime, elle la femme de ménage, la femme de rien, entièrement dépendante de son agence et de ses clients, à prétendre écrire ses vers libres ? N’est-ce pas une imposture que de se rêver écrivaine, elle qui préfère tant polir les mots que lustrer les sols et les plinthes ?

« racontez celles / des femmes effacées / des mains écorchées / des corps trop usés / des esprits embrumés / des coeurs cisaillés » (p.296)

Il y a là, à bien des égards, du Joseph Ponthus (et son extraordinaire A la ligne, encensé sur mon blog), par l’usage du vers libre et cette réflexion poignante sur les métiers déconsidérés parce que perçus et jugés comme serviles et peu gratifiants. La dénonciation du mépris de classe est évidente, aussi Valentine Headway attaque avec raison dans les mœurs un peu « sales » des riches clients pour lesquels Charlotte doit travailler. Il ne suffit pas d’avoir un appartement impeccable pour être un individu irréprochable…

Un roman nécessaire, une pépite extraordinaire, d’une poésie merveilleuse et poignante, ciselée au mot près. Un hommage littéraire légitime pour tous ces humbles figurants de notre quotidien dont nous faisons peu de cas en général.


Je nettoie vos sols et ramasse vos silences, Valentine HEADWAY, éditions LE SOIR VENU, 2026, 312 pages, 19.95€.

Laisser un commentaire