A croquer

« Scopophilia », Alexandra Matine : en plein phares

Si comme moi peut-être vous ignorez ce qu’est la scopophilie, une rapide définition nous éclairera : il apparaît que la scopophilie désigne le plaisir de regarder et peut être assimilée à une forme de voyeurisme.

Or, de nos jours, quelle meilleure fenêtre pour le voyeurisme que les réseaux sociaux et autres plateformes ? Tout en sachant que si nombre d’entre nous ont sans doute plaisir à regarder, scruter, scroller, à l’inverse certains n’ont-ils pas plaisir à se montrer ? En d’autres termes, la réciproque peut-elle défaire d’une accusation implicite nos yeux égarés et étourdis par des algorithmes toujours plus prompts à nous soumettre ce que nous « aimons » ?

Georgia Samsa éprouve le plaisir d’être vue lors du confinement de 2020. Recluse dans sa résidence universitaire, elle découvre un jour le bonheur de capter son corps, son visage et le ciel au-dessus de sa tête en grimpant sur les toits de la cité. Une initiative novatrice payante : le succès est immédiat et Georgia se grise des likes qui s’accumulent prodigieusement vite, jusqu’à atteindre le million.

« La plateforme éclaire d’un rayon direct et doré son quotidien. Elle poste tous les jours, puis plusieurs fois par jour, la succession de tapotements légers de ses doigts sur l’écran, d’une étape à l’autre, comme un morceau de piano, répété, familier et maîtrisé. Penser qu’elle va publier rend sa vie plus intéressante. Par son dévouement, la banalité prend sens. Et Georgia, transfigurée, naît. Une intensification de l’existence. » (p.71)

Mais s’il lui en faut encore plus pour garder son aura, ses followers réclament aussi toujours davantage d’elle. Alors, dans une quête insatiable de renouvellement, Georgia se réinvente, prête à tout donner d’elle, jusqu’au sacrifice de son corps. Le prix de la gloire a le goût du sang, des larmes. Et si la jeune femme veut se faire toujours plus présente sur la toile parce qu’elle a faim de plus, de toujours plus, telle une réincarnation contemporaine de Tantale, elle s’efface physiquement aussi de plus en plus, petite chose chétive qui en arrive, telle une réécriture moderne terrible des dents de Fantine chez Victor Hugo, à monnayer son corps pour susciter le buzz.

« Georgia sait que vivre est une performance. » (p.436)

Scopophilia narre donc, d’une précision chirurgicale, clinique, les sirènes des plateformes, sources d’addiction pratiquant l’attraction – répulsion et où l’on est aussi prompt à s’enticher de la nouveauté que de la fustiger. Les likes et les trolls rythment l’électrocardiogramme malmené des stars des réseaux, dont Georgia incarne la martyre consentante. Dramatiquement et inexorablement consentante.

Bien évidemment, il faut lire le récit comme une critique sévère des extrémités auxquelles se livrent nombre d’influenceurs. Internet n’est pas une toile, mais une jungle où la réinvention perpétuelle se fait supplice jouissif (paradoxe assumé, à la fin de ma lecture du roman). Georgia Samsa et tant d’autres sont des Sisyphes des temps modernes. La tragédie à la clé ?

Un roman d’une rare intelligence, dans lequel « JE » est « les autres »…


Scopophilia, Alexandra MATINE, éditions LES AVRILS, 2026, 461 pages, 23€.

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