« Un jardin de sable », Earl Thompson : un roman initiatique brûlant, symbiose littéraire au sommet de Dickens, Zola et Steinbeck.

Un jardin de sable est un roman d’apprentissage : celui de Jack, petit Américain né au Kansas d’un père suédois qui trouve rapidement la mort et de Wilma MacDeramid, jolie jeune femme pouvant compter sur son physique avantageux pour survivre en milieu hostile. C’est justement pour tirer profit de sa plastique avenante ailleurs, dans un cadre peut-être meilleur, que Wilma part et laisse Jack à ses parents. De fait, le petit est élevé par son « pépé » et sa « mémé », deux piliers burinés par le travail et résignés quant à leur pauvre sort.

Un jardin de sable

Car les MacDeramid sont, comme beaucoup d’Américains à la fin des années 20, les victimes de la Grande Dépression : si les travaux des champs pouvaient jusqu’à alors leur garantir une vie laborieuse mais paisible, aujourd’hui ça ne suffit plus et les MacDeramid sont contraints de tout vendre et d’aller en ville gagner leur vie.

« Tous leurs projets avaient toujours échoué. Pas faute d’effort, mais de cruauté. Pas faute de noble ambition, mais parce que, au fond du fond, c’étaient des gens trop entiers et non des opportunistes, jamais ils n’avaient réussi à faire mieux que trimer pour survivre, et encore. » (p.108)

S’enchaînent alors les petits boulots dans des gargotes de fortune, mais rien ne dure vraiment et les déménagements se succèdent, marqueurs réguliers d’une déchéance toujours plus sordide, flagrante et irrémédiable. Cependant, toujours dignes, même dans la pauvreté la plus absolue, « pépé » et « mémé » assurent tant bien que mal au petit leur amour et leur protection.

Cet âge de bronze semble pourtant vouloir s’achever lorsque Wilma revient au Kansas, fraîchement mariée avec Bill, afin de reprendre avec elle Jack : un âge d’or s’annonce avec un vrai lit pour lui tout seul ! Le trio part en direction du Mississippi, mais l’Arcadie annoncée n’est qu’une vaste fumisterie et là encore il faut œuvrer pour survivre en ces temps difficiles où le travail se fait rare. Jack se retrouve confronté une nouvelle fois, et jusque dans l’intimité du couple, à la violence, au sexe, l’alcool, au dénuement le plus absolu.

« Dans cette cour, on apercevait des matelas qui, d’en haut, avaient l’air de tranches de viande pourrie attachée au flanc de quelque mastodonte. L’un d’eux était traversé d’un trou calciné de la taille d’un seau. De tout ça montaient des relents de moisi, de décomposition, au-delà même de la puanteur. Des traînées de journaux jaunis, de vêtements abandonnés, de sacs d’ordures « parachutés », d’ordures sans sac, de boîtes de conserve, de couverts d’aluminium cassés, de bassines de faïence ébréchées, le tout gangrené de chancres de rouille en phase terminale autour de trous dans lesquels on pouvait passer les doigts : c’était un inventaire à ciel ouvert des objets périssables de la vie qui s’empilaient » (p.508)

Si à l’âge de quatre ans il en a eu un aperçu, à dix ans il vit dedans. Mais, tels des phénix, Bill, Wilma et Jack renaissent à chaque fois de chaque galère : ailleurs, autrement mais pas vraiment différemment… Leur survie est faite d’embrouilles dans des décors tous plus sordides les uns que les autres et les limites à chaque fois repoussées.

Jack s’accroche, son innocence d’enfant perdue depuis bien trop longtemps.

« C’est marrant comme les gens, y s’figurent que les gamins, y sont comme des p’tits anges. Mon cul, oui ! Moi, c’que j’ai vu, et attention, hein, j’ai voyagé dans l’monde entier, moi ! C’est que le plus souvent les gamins, ça doit s’battre pour survivre, et dès q’y sont p’tits. » (p.668)

A douze ans et demi, alors que l’Europe est en guerre et que le Japon défie les États-Unis, il rêve de s’engager et de faire partie des marins. Après tout, même dans un jardin de sable, ne peut-on pas espérer voir une pousse germer ?


Le Jardin de sable d’Earl Thomspon est en premier lieu un bildungsroman dans la plus pure tradition dans la mesure où nous suivons le parcours de Jack de sa plus tendre enfance à son adolescence. Cependant, sa formation intellectuelle et morale est aux antipodes de la vertu et son parcours initiatique confère à l’immoralité la plus scabreuse.

Le récit tient en second lieu de l’épopée : celle de cette fange américaine forcée de survivre entre deux moments clés de son histoire. Earl Thompson s’en tient aux bas-fonds du Sud pour une plongée sordide où les quelques sursauts de dignité semblent voués à l’échec.

« Pris entre le marteau de la pauvreté comme échec moral personnel et l’enclume de ce miroir aux alouettes qu’était la récompense matérielle d’une citoyenneté à laquelle ils ne pouvaient jamais prétendre, ils étaient des réprouvés partout où ils jetaient l’ancre. Toute leur histoire était un kaléidoscope insensé de faits, de fantasmes sur grand écran, de mensonges de protection instinctifs et de vérités un peu arrangées pour entrer dans le moule d’un rêve américain modeste présentable. » (p.796)

C’est magistral, violent et beau à la fois : même si le sexe, la violence, la prostitution, l’alcoolisme sont la toile de fond sur laquelle Jack grandit, une certaine poésie émerge de certains portraits. Ainsi, « pépé » apparaît comme un homme bourru mais profondément attaché à son petit fils, Wilma vend ses charmes dans une ultime tentative désespérée… Autant de figures de martyrs mus par la misère et le violent désir de vivre mieux…

Notons la magnifique traduction de Jean-Charles Khalifa, virtuose tant dans la retranscription de la gouaille fangeuse que la virtuosité littéraire des descriptions.

Un jardin de sable est un roman brûlant, âpre, un de ces romans que l’on ne risque pas d’oublier.


Un jardin de sable, Earl THOMPSON, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa, éditions Monsieur Toussaint Louverture, 1970 pour l’édition originale, 2018 pour la traduction et la publication, 830 pages, 24.50€.

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