« Roissy », Tiffany Tavernier : transit identitaire pour un envol émotionnel…

D’elle, on sait peu de choses. Depuis huit mois, elle vit et survit, anonyme, dans l’immensité de l’aéroport de Roissy. Une voyageuse comme les autres en apparence, élégamment vêtue et traînant derrière elle un petit bagage. Sauf qu’elle ne part jamais : cette étrange voyageuse passe d’un terminal à l’autre pour ne pas se faire repérer. Maîtrise de l’illusion et art de la débrouillardise pour se fondre dans la masse en transit, piquer ici un sandwich à moitié mangé sur une table, voler là un vêtement oublié. Le surplace lui est interdit : sans cesse il faut marcher pour ne pas se faire remarquer puis expulser par la police de l’aéroport.

« Se fondre dans la foule en tournant sans fin pour me protéger des regards, ceux des SDF dont je ne veux surtout pas faire partie, ceux des policiers, ceux des opérationnels enfin, plus de cent mille personnes ici. » (p.63)

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Car elle, c’est une SDF. Vagabonde des temps modernes qui ne parvient pas à se rappeler sa vie passée ni son identité. Seuls quelques flashs lui reviennent la nuit, mystérieuses réminiscences dans lesquelles les indices d’un accident et de la mort d’un enfant se multiplient.

« A cette époque, j’étais prête à tout pour me rappeler, ne serait-ce que mon nom, mon prénom, preuves que j’avais bel et bien eu une vie. Mais, à la place des souvenirs, ne surgissait qu’un torrent de lumière trop aveuglant pour que j’y distingue quoi que ce soit. Sauf peut-être, par moments, quelques images dont je ne pouvais jamais dire si elles étaient réelles ou le produit de mon imagination. » (p.33)

Alors elle s’invente une vie, une destination, à chaque fois renouvelées. Tantôt elle est buisinesswoman en partance pour Naples, tantôt elle est professeur en partance pour Abidjan. Une vie romancée pour éviter d’être démasquée.

« Comme tous les lundis et mercredis, telle une parfaite femme d‘affaires, je m’apprête à m’envoler pour Londres. Dans le hall, je m’amuse à marcher d’un pas décidé. […] C’est bon, il n’y a personne, je peux fouiller le sac à main que je viens de faucher à la Pomme de Pain. » (p.31-32)

Mais à chaque arrivée du vol de Rio, elle est présente, mue par une étrange nécessité d’y être, coûte que coûte. Pourquoi ce vol en particulier ?

Dans ce quotidien dans lequel elle arpente inlassablement les halls, elle peut compter sur Vlad, compagnon d’infortune avec qui elle partage une planque. Pourtant, les dangers sont multiples, et la peur perpétuelle cohabite avec la bienveillance des voyageurs.

« Je reste encore un long moment à regarder le flot des passagers. J’imagine leur vie, leur métier, leur invente des destinées que j’aimerais coucher sur le papier, ce que je ne ferai pas par superstition, comme si écrire sur eux pourrait influer sur le cours de l’existence.

Tout est si confus en moi. Pour rien au monde, je ne voudrais provoquer un désastre. Le mien suffit. » (p.22)

Roissy est-il, dans ce roman, un aéroport de la destination finale ou un prétexte à un possible envol ?

« Ronde de l’immensité. Voyageurs qui me frôlent. Badges ros qui me frôlent. Portes, cris du monde qui, chaque seconde, m’atteignent plus violemment. Pourquoi a-t-il fallu que je me souvienne ? Ici, sans mémoire, le monde entrait enfin en moi. Je le buvais. Et à nouveau, j’aimais. Pourquoi ? » (p.251)


Tiffany Tavernier signe un très beau récit, tout en pudeur et en délicatesse. L’anonymat de cette voix féminine rend son message encore plus fort. De fait, à travers cette femme, c’est un portrait de la précarité silencieuse et pudique que tant de salariés modestes peuvent vivre en France et à l’étranger : apparence décente et comme il faut dedans, au travail ; dénuement le plus total pour survivre dehors. La voix anonyme est donc représentative de toute une tranche de la société qui cultive l’illusion d’une vie « normale » mais experte dans l’art de l’illusion.

« Toute la journée, je marche en essayant de faire comme d’habitude, lire les journaux, tirer ma valise, comparer les vols, parler des passagers sans parvenir pour autant à contrer l’angoisse qui monte. Qu’est-ce que je fais ici ? Ne voient-ils pas que je leur mens ? » (p.67)

De plus, la quête identitaire de cette femme, au cœur du récit, questionne la perte : celle de l’identité, d’un passé, de l’autre, des autres, de soi. Ainsi, Vlad ou Luc, compagnons éphémères de transit immobile, nourrissent eux aussi cette recherche de ce / ceux qu’ils ont perdu(s). Et le roman de prendre cet envol émotionnel vers de possibles retrouvailles (avec soi, avec l’autre, avec les autres…).

Sans hésiter, embarquons dans ce formidable récit qui cultive poésie et pragmatisme dans une prose limpide.


Roissy, Tiffany TAVERNIER, Sabine Wespieser éditions, 2018, 277 pages, 21€.

 

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