« Une douce lueur de malveillance », Dan Chaon : fragments d’identité, puzzle du passé, ombres pour trembler…

Dustin Tillman est un psychologue de Cleveland à la vie tranquille et rangée.

« J’étais vraiment heureux.           J’en serai toujours convaincu. Je menais une vie normale.             Marié. Enfants. Propriétaire d’une maison. » (p.145)

Pourtant, son enfance a été marquée par un drame tragique : ses parents, son oncle et sa tante ont été sauvagement assassinés une nuit d’été alors que tout le petit clan devait partir en vacances à Yellowstone. Très vite, c’est le frère adoptif de Dustin, Rusty, de quelques années son aîné, qui est accusé sans ambages du quadruple meurtre. Il faut dire que Rusty traîne une certaine réputation, quelque peu sulfureuse, entre sa mère aux mœurs légères, tuée en prison, l’incendie (volontaire ?) qui a détruit la maison de sa première famille d’accueil, son inclination pour le satanisme.

« Oui, j’étais quelqu’un de mauvais. Je le savais depuis le début » (p.469)

« Ce sourire : lumineux et pourtant un rien malveillant. » (p.127)

De plus, il n’a jamais épargné son frère Dustin toute son enfance durant, n’hésitant pas à lui faire volontairement du mal ou à affabuler de manière éhontée pour mieux le faire tourner en bourrique. Le procès est donc plié en peu de temps et Dusty condamné à 30 ans de prison.

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Cependant, le confortable cocon de Dustin se fissure petit à petit lorsque son épouse, Jill, découvre qu’elle est atteinte d’un cancer ; lorsque son fils cadet, Aaron, développe une dépendance à peine dissimulée à l’héroïne ; et surtout lorsque son frère Rusty sort de prison et recouvre sa liberté en recommençant sa vie à Chicago.

« Et c’est à ce moment-là que je me dit que c’était véritablement terminé. Que c’était bel et bien fini.

Cet îlot que je m’étais construit, cette famille qui paraissait si solide et si stable, se dérobait sous mes pieds. » (p.198)

S’ajoute à cela la mystérieuse affaire que l’un de ses plus fidèles patients, un ancien policier nommé Aqil, lui révèle et à laquelle il l’associe progressivement mais sûrement : de jeunes étudiants, mystérieusement portés disparus après une soirée fortement alcoolisée, sont retrouvés noyés quelques jours après, selon un calendrier qui s’avère troublant dans la coïncidence des dates. Un serial-killer serait-il en train de sévir ? Pourrait-ce être l’œuvre d’un clan satanique, mémoire horrifiante du propre passé familial de Dustin ?

Tous ces événements mettent progressivement à mal l’univers paisible de Dustin. Et si le psychologue qu’il est prodigue la confiance en doses thérapeutiques, ce sont le doute et l’incertitude qui l’envahissent  à peu. Rusty peut-il revenir et menacer la vie de Dustin et des siens ? La motivation peut-elle être la vengeance pour des meurtres dont il n’est peut-être finalement pas le coupable ?


Une lueur de malveillance est un roman psychologique qui confère au noir en croisant deux intrigues bien distinctes (la libération de Rusty et les troublantes noyades des jeunes hommes) qui finissent par se rejoindre dans un coup de théâtre énigmatique et glaçant à la fois, troublant par les zones d’ombre qu’il laisse – délibérément sans doute. Dan Chaon maîtrise parfaitement l’art de la progression narrative et de la tension dramatique. Et l’ambiance de devenir moite, oppressante. Et notre cœur, de battre un peu plus fort…

« Ce n’est sans doute pas surprenant.              Tout se met en place, comme dans une partie de solitaire ; on sait que les cartes vont inévitablement se rapprocher de leur pile finale, et ça me donne des frissons. » (p.455)

L’une des thématiques assez géniale de ce roman est celle de questionner le prisme / les prismes avec lesquels on perçoit notre identité et la réalité : sommes-nous vraiment ce que nous sommes ou ce que nous pensons être ? La réalité est-elle celle que l’on croit ou celle que l’on veut croire ? Notre inconscient peut-il subvertir notre perception interne et extérieure, quitte à mettre à mal nos certitudes les plus ancrées ? Où le Mal se terre-t-il, si ce n’est dans ces failles qui sont autant d’indices d’une malveillance latente ?

« Tous les souvenirs qu’il se remémore lui semblent désormais ternis et laids. Tout à coup le passé se dérobe, se trouve défiguré, et les souvenirs sont transformés en un truc qu’il ne reconnaît pas, un truc malveillant. » (p.523)

« On a les yeux fermés et on sent une présence cachée non loin de soi, une présence qui observe, se rapproche, et dont il émane une certaine malveillance. » (p.524)

Dan Chaon ne s’arrête pas à ce questionnement thématique. Il propose aussi une mise en page très novatrice, faisant la part belle aux colonnes, semblables à des plans séquentiels cinématographiques, ou encore à des blancs qui sont autant de points de suspension significatifs, comme si le narrateur retenait son souffle avant de poursuivre.

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Toutes ces petites « cassures » sont aux antipodes de la structure bien polie et linéaire des romans traditionnels. Un pari gagnant pour nous figer, nous faire douter, créer notre propre addiction à l’intrigue.

Une douce lueur de malveillance est ainsi un roman que je conseille vivement, en acceptant d’être déconcerté(e/s) par les choix narratifs et structurels plutôt géniaux que fait Dan Chaon.


Une douce lueur de malveillance, Dan CHAON, traduit de l’américain par Hélène Fournier, éditions Albin Michel, 2018, 527 pages, 24.50€.

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