« Ma grande », Claire Castillon : la maltraitance conjugale psychologique faite femme

Ce livre est une histoire d’amour. De haine aussi, et surtout. Un amour fugace qui ne dure que le temps d’une dévoration physique sur une longueur tapis.

« J’étais jamais amoureux en fait. Toi, j’ai été amoureux à la sortie de la piscine et la première longueur de tapis. Après, c’était fini. » (p.55)

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De fait, le coup de foudre du narrateur à la piscine pour celle à qui il va s’adresser d’un « tu » accusateur tout du long s’avère un feu follet. Très vite, il se sent pris au piège d’une femme qui le vampirise et fait tout pour s’assurer l’exclusivité de son mari. Et la relation conjugale de devenir une accumulation d’interdits : interdiction de regarder les autres femmes, interdiction d’avoir sa propre carte bancaire… Interdiction d’être, d’exister sans elle.

« Avec toi, je prenais d’office la place de restaurant face au mur du fond, jamais face aux gens qui bougent et passent sinon mon regard était attiré et je me faisais engueuler. Fallait que je te fixe dans les yeux. » (p.41)

« Même pour regarder un match à la télé je te demandais. Je devais l’allumer, et c’est tout, sans en parler. Parfois, je l’ai fait, le cœur flippé, avec mon impression de pauvre type. Et là tu m’as fait misère : te planter devant moi avec l’aspirateur, me faire relever vingt fois pour t’aider à effectuer des tâches urgentes. J’ai essayé l’autorité. […] En réponse à ma fermeté, t’avais carrément débranché le poste en rigolant, puis en me demandant si j’avais besoin de rester assis tout un dimanche à regarder des gars moulés en short, si j’étais pas pédé sur les bords avec mes poèmes » (p.43-44)

« On avait un compte commun, toi et moi, et tu gardais la carte bleue. […] Même si je savais que tu voulais pas que j’aie de carte de crédit pour pas aller à l’hôtel avec une fille. » (p.44)

Femme possessive, jalouse maladive et machiavélique en diable, l’épouse manipule cet homme qui n’a plus rien de viril dans ce couple à sens unique, dépossédé de sa masculinité.

« Je voulais claquer la porte de la maison mais je claquais pas. Peur des cris en claquant. Peur de la suite en rentrant. Je peux dire qu’en général je suis plutôt courageux. Mais avec toi pas trop. » (p.16)

Réalité taboue mais plus courante qu’on ne le pense, la maltraitance est donc celle d’une femme sur un homme, un homme prisonnier des tourments raffinés mais sadiques qu’elle lui inflige quotidiennement.

« Je rêvais d’un couple où tout était lisse, où il n’y avait jamais de cris, de parole plus haute que l’autre. J’avais envie d’une femme plus gentille avec moi. Toi, tu me rendais peureux, taquin, nul. » (p.52)

Difficile pour le narrateur de maintenir une illusion d’harmonie amoureuse aux yeux des parents et des amis : l’énergie pour garder sauves les apparences est un sport journalier épuisant. Le cercle des fidèles n’est pas dupe : relégués à l’extérieur du cercle de « confiance » du couple, ils ne trouvent pas grâce aux yeux de la diabolique épouse.

Alors, le dernier sursaut possible est celui de tuer son bourreau, aveu inaugural du récit, aveu au phrasé saccadé, miroir verbal de l’étranglement d’un homme qui peine à réaliser qu’il ne doit sa propre délivrance qu’à lui-même.

« C’est ça l’amour que j’ai pas eu. Parfois, j’ai envie d’une histoire mais je ne sais pas si je pourrai. Je voudrais y aller avec tout le cœur mais je vais pas savoir donner de moi sans craindre qu’une autre femme prenne tout. J’ai peut-être ton corps sur la conscience. J’ai pas rebaisé depuis que je t’ai tuée. » (p.101)

La confession devient alors chronologie fluide pour mieux faire comprendre la spirale infernale dans laquelle le narrateur est une mouche rapidement et inéluctablement prisonnière d’une toile arachnéenne.

« La caresse et le bâton tout le temps ensemble ma grande, c’est ça qui t’excitait. » (p.90)

Saisissant, douloureux, Claire Castillon signe un roman d’une grande force, que je n’hésite pas à qualifier de claque littéraire. Elle parvient à merveille à rendre compte de la souffrance masculine, à incarner littérairement une virilité mise à mal par une féminité menaçante et dévorante. C’est brillant, tout simplement brillant.


Ma grande, Claire CASTILLON, éditions Gallimard, 2018, 146 pages, 15€.

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