« L’Embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard », Isabelle Duquesnoy : un réjouissant récit horrifique !

Pas facile de naître à la fin du XVIIIe siècle d’une mère qui ne voue pour vous qu’une haine farouche depuis que le cordon ombilical qui vous liait à votre frère jumeau l’a étranglé lors de l’accouchement ; pas facile d’espérer de la complaisance lorsque ce même accouchement vous a laissé avec un disgracieux cou tordu ; pas facile de se construire comme un homme lorsque vous découvrez que votre père n’a éprouvé pour vous qu’une pitié dédaigneuse.

C’est pourtant ainsi que la vie de Victor Renard commence, dans ce Paris qui se délecte de la décapitation de Louis XVI et de Marie-Antoinette, dans ce Paris de 1793 où il ne fait pas bon être royaliste…

L'embaumeur

Très tôt, alors que Victor n’est encore qu’un enfant, son père meurt d’un bête accident en plein champ. Sa mère, la terrible Pâqueline, cherche à se débarrasser de son fils tout en lui inculquant de quoi réussir dans la vie et, accessoirement, subvenir à ses besoin. Victor entre donc un collège  et assure quelques heures comme commis dans la boucherie-charcuterie de son oncle et de sa tante. Il apprend alors l’art du dépeçage et de la conservation de la viande, ainsi que l’art d’accommoder les chairs avariées pour mieux faire illusion.

C’est là un enseignement qui lui est fort utile lorsque, un peu plus tard, il entame son apprentissage auprès de Maître Joulia, embaumeur de renom.

« Le sort m’avait prématurément privé d’un père ; j’avais trouvé du réconfort auprès de mon oncle Élie et de ma tante Philiberte, jusqu’à ce qu’ils décident de partir vivre au soleil. Ma mère me haïssait. L’oisiveté et les manigances avaient fini de me convaincre que mon avenir se dessinerait tôt ou tard en prison. Mais voici que subitement, la chance semblait tourner en ma faveur : un homme bon et savant entourait mes épaules de sa bienveillance, sans jamais lever le ton ni la main sur moi.

Je me sentais, comment dire ?

Sauvé. » (p.212-213)

Pour Victor, c’est une révélation : il trouve auprès de son maître la patience, la bienveillance et la rigueur nécessaire pour maîtriser les techniques ancestrales qui permettent d’évider un corps puis de l’embaumer avant de rejoindre sa dernière sépulture. A aucun moment le récit ne sombre dans le glauque, même lorsqu’il est question des musées qui collectionnaient les monstres humains, étrangetés d’une Nature parfois horriblement surprenante. Bien au contraire, cette pratique funéraire tend à l’art par le soin, la précision et le respect apporté à chaque étape de l’embaumement de ceux qui ne sont plus. L’exposé théorique à l’œuvre dans le roman est fascinant et d’un appréciable didactisme.

On découvre aussi une pratique bien plus blâmable de ce XVIIIe siècle : celle du trafic de cœurs momifiés (« mumies ») utilisés par les peintres pour obtenir des bruns à la qualité proportionnelle au rang des propriétaires. Il est ainsi monnaie courante de négocier le prix du cœur de tel roi ou de telle reine.

« Je suppose qu’à présent, tu as bien compris quel commerce me rapporte plus d’argent que l’embaumement des cadavres… » (p.257-258)

« ces cœurs momifiés rendent une poudre brune qu’ils adorent râper eux-mêmes et dissoudre dans l’huile. Étalée sur un fond blanc, cette poussière d’organe offre une teinte admirable de brun transparent. Pareil à du sucre roussi. » (p.268)

Lorsque Joulia meurt, Victor reprend officieusement le commerce de son maître. Très vite, il s’enrichit. Judith, l’épouse qu’on lui a mise de force entre les bras en échange d’une dot prometteuse, se révèle dispendieuse et soucieuse d’afficher l’éclat de leur bonne santé financière à la vue de tous. Cependant, ce n’est pas dans les bras de Judith que Victor trouve le contentement du cœur, mais auprès d’Angélique la catin, son Amour condamnée par la syphilis. Cette double relation n’est guère aisée à gérer mais Victor tend à créer un certain équilibre.

La fin se précipite pour lui lorsque Victor devient le jouet de Judith et Angélique la victime de celle-ci : la messe est alors dite. La dernière partie se jouera certainement sous la guillotine…

« La perspective de ma condamnation à mort ne m’effraie pas. Au contraire, lorsque je songe aux brutalités dont je fus victime jadis, aux sévices que m’infligeait ma mère, j’envisage la mort comme un remède efficace contre tout risque de retour à la pauvreté ou à la douleur. Avoir faim ou froid m’a souvent plus inquiété que le spectacle navrant du couperet. » (p.393)


L’Embaumeur est une fascinante confession à la première personne d’un personnage attachant bien que physiquement repoussant. En effet, comme il s’échine à le répéter face aux jurés du tribunal, il est moralement irréprochable… ou presque. Est-il coupable d’avoir été malmené par une mère dragonne ? Est-il coupable d’avoir essayé de fomenter – à ses dépens pourtant – d’illicites moyens d’enrichissement pour mieux plaire à sa belle Angélique ?

« Ah, taisez-vous donc ! Vous pouvez rire de tout, ou presque, avec moi : la mort ridicule de mon père, la méchanceté de la Pâqueline, ma lâcheté de vivre avec deux femmes, mon cou de travers. Mais si l’on se gausse sur un cheveu d’Angélique, je peux devenir féroce. » (p.509)

Isabelle Duquesnoy nous plonge dans la France du XVIIIe siècle, chez les laborieux ni tout à fait pauvres ni vraiment riches. Avec un talent de conteuse réjouissant, une plume des plus agréables et des plus corrosives, Isabelle Duquesnoy signe un récit passionnant, à la croisée du roman d’apprentissage et du roman historique, riche en anecdotes tantôt  amusantes tantôt glaçantes.

Ce roman initiatique, à la manière du Parfum de Süskind, gagne le pari de nous convaincre nous, lecteurs, à défaut du jury du tribunal, du capital sympathie de Victor Renard. Un odieux régal !


L’Embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard, Isabelle DUQUESNOY, éditions de La Martinière, 2017, 526 pages, 20.90€.

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