« Anatomie d’un scandale », Sarah Vaughan : autopsie d’un « non » et dissection des illusions

James Whitehouse a tout pour plaire : bel homme, issu d’une famille argentée, ancien élève d’Eton puis d’Oxford, ami du Premier Ministre et sous-secrétaire d’État. Il a le privilège de résider dans une belle maison du quartier de Kensington avec sa femme, Sophie, rencontrée à l’université, et leurs deux enfants. Sûr de lui, charmant et charmeur, James Whitehouse est l’archétype du masculin triomphant.

« La mâchoire bien dessinée, les pommettes hautes, les yeux verts, la taille impressionnante, le charisme – parce qu’il s’agit bien de cela, de cette qualité si rare qui le distingue ostensiblement… Autant de signes d’un leader. Sans oublier, en plus, son charme, car James Whitehouse en a à revendre. » (p.81)

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Mais cette vie au vernis brillant se craquelle lorsque Olivia Lytton, membre de l’équipe de James Whitehouse, l’accuse de l’avoir violée dans un ascenseur de Westminster. C’est un scandale d’ampleur nationale.

« S’agit-il, ainsi que l’accusation le soutient, d’un acte de malveillance, autrement dit d’un rapport imposé à Mlle Lytton par l’accusé ? S’agit-il, donc, d’un viol ? Ou bien, ainsi que la défense l’affirmera, d’un acte de passion : les ébats frénétiques de deux individus emportés par une même fièvre ? » (p.143)

Kate Woodcroft, avocate conseillère de la Reine, hérite du dossier. Pour elle, défendre Olivia et faire tomber de son piédestal Whitehouse est l’affaire (absolument sulfureuse) de sa vie. Elle y mettra tout son talent, toute sa hargne et toutes ses convictions pour faire triompher la voix de la victime, odieusement abusée par son supérieur. Mais cette mise au service exclusive de ce dossier est-elle réellement absolument indépendante de la propre histoire de Kate ?

Sophie, quant à elle, est très éprouvée par ce scandale. Au fait de la sexualité exigeante de James, elle ne peut cependant pas cautionner que son mari ait pu commettre un viol. Flirter avec des femmes, passons. Ne l’avait-il pas déjà fait à Oxford du temps de leur relation étudiante ? Mais violer ? Non !… Non ?

Duel et duo de femmes, dualité entre mensonge et vérité : James Whitehouse peut-il s’en décemment échapper à la sentence ?

De 2016 à 2018 s’étend le scandale Whitehouse. Mais pourquoi ces multiples analepses en 1993, avec une certaine Holly ?


Plus que jamais, Sarah Vaughan excelle dans l’art de composer des récits où les femmes sont en première ligne, à la fois fragiles et fortes mais sans manichéisme outrancier pour autant. Ainsi, son premier roman, La Meilleure d’entre nous, qui avait lancé le blog il y a trois ans maintenant, faisait la part belle aux femmes en célébrant leur humanité à travers leurs failles.

Ici, avec Anatomie d’un scandale, le ton se durcit en se concentrant autour d’un fait terrible à la fois quotidien et glaçant : celui de l’abus d’un homme sur une femme, niant sa parole et son refus de consentement d’un revers de main. A l’ère des #metoo et des #balancetonporc, ce roman est terriblement d’actualité. Sarah Vaughan, une voix féministe ? On approuve volontiers !

« Et alors, oui, une jeune femme qui a été tripotée par son patron ou embrassée par soi-disant ami cherchera peut-être à minimiser cet incident. Elle se refusera à voir le mal partout : ça ne lui ressemble pourtant pas, mieux vaut oublier et passer à autre chose… Même si elle a le cœur qui tambourine, et si une vague de peur la traverse, lui suggérant une tout autre réalité.

Mais elle s’aveugle, et ce n’est pas étonnant.

Les hommes peuvent toutes nous rendre aveugles. » (p.194)

Ce qui contribue à la froide explicitation de ce fait divers, c’est la précision du mot, la dextérité de la plume pour faire preuve d’une concision exemplaire lors du procès au tribunal. Le phrasé est presque chirurgical : si l’auteur propose l’anatomie d’un scandale, nous y voyons aussi l’autopsie d’une parole refusée, la dissection d’une victime écorchée vive à la barre du tribunal. L’effet est cinglant mais terriblement juste. Peut-on décemment envisager une possible cautérisation à des cœurs mis à vif, que ce soit celui d’Olivia, de Kate, ou même de Sophie ?

Il est intéressant de noter que si les chapitres alternent selon le point de vue de l’histoire envisagé (tantôt Kate, tantôt Sophie), rares sont ceux qui donnent la parole à James. On confère l’accusé au mutisme, semble-t-il.

Avec Anatomie d’un scandale, Sarah Vaughan propose un regard mordant et critique sur la caste des nantis anglais, naturellement privilégiés et donc, selon un principe absolument relatif, en-dehors de tout droit et de toute loi. Une conviction innée d’être au-dessus du commun des mortels et donc d’user et d’abuser de ces privilèges. C’est ainsi le cas avec des clubs tels celui des Libertins dans le roman, dont la coutume était, à la fin d’un dîner dans un restaurant, de saccager le lieu et de remettre une liasse en sortant pour dédommager des frais engendrés. Une outrecuidance innée bien que choquante.

Alors, ces mêmes nantis ayant accédé au pouvoir, la manipulation des ouailles est-elle similaire ? Le travestissement de la réalité serait-il un jeu quotidien ?

« On s’arrange tous avec la vérité de temps en temps, insiste-t-il. Regarde au sein du gouvernement : on manipule les statistiques, on présente les choses sous un jour positif, on enterre les chiffres qui sapent nos arguments, on pousse parfois le bouchon un peu trop loin. » (p.355-356)

Lorsque l’on s’accommode si aisément d’une vérité toute relative parce que l’image prime, le pas vers le mensonge semble tellement facile à franchir…

« Y croit-il, en homme politique si sûr de lui qu’il est convaincu de sa version de la vérité, même subjective ? Ou est-ce plutôt la réponse aisée d’un menteur conscient de ses arrangements avec la vérité ? » (p.271)


Anatomie d’un scandale, Sarah VAUGHAN, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Alice Delarbre, éditions Préludes, 2019 pour la traduction française, 439 pages, 16.90€.

 

 

 

 

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