« Tangerine », Christine Mangan : « Le nœud du problème avait toujours résidé dans la relation que nous entretenions, Lucy et moi. Depuis le début, c’est ainsi que ça devait se terminer. »

Alice Shipley vit avec son mari John à Tanger. Si ce dernier a éprouvé un vif coup de cœur pour la ville, il n’en va pas de même pour son épouse, mal à l’aise dans les ruelles et les marchés marocains. Alors, la jeune expatriée se complaît dans l’obscurité de son appartement, redoutant la moindre sortie sous le soleil brûlant de Tanger.

« Et, chaque mois, John continuait à disparaître lui aussi : dans cette ville mystérieuse qu’il aimait avec une passion que je ne m’expliquais pas, dans les secrets qu’elle recelait et qu’il explorait seul, tandis que je restais à l’intérieur, prisonnière de moi-même. » (p.19)

Tangerine

Le quotidien apathique d’Alice est bouleversé par l’arrivée inopinée de son ancienne camarade de chambrée universitaire, Lucy Mason. Cette dernière, à peine plongée dans l’univers d’Alice, devine que son amie est gênée, pas à l’aise. Pire encore, Alice n’est que l’ombre d’elle-même en présence de son mari John.

« Je repensai à Alice. Elle aussi était complètement différente dans cette ville. Dure, distante, lasse. Une nouvelle Alice s’était superposée à l’ancienne tout en l’englobant. Mais je n’avais pas perdu espoir. » (p.125)

Tant bien que mal, le trio essaie de concilier la susceptibilité de chacun et de vivre ensemble le temps du séjour de Lucy. La jeune femme éprouve un coup de foudre pour la ville et très rapidement, s’y sent à l’aise au point de nouer quelques relations familières avec les autochtones. Là où Alice a échoué à s’enraciner, c’est un succès pour Lucy.

« Tanger et moi n’étions pas faites l’une pour l’autre, et ne le serions jamais, peu importait le nombre de chances que je lui laissais. » (p.90)

Néanmoins, Lucy peine à retrouver son ancienne amie : Alice, fuyante, ne laisse que peu de prise sur elle. Pourtant, les deux jeunes femmes ont éprouvé une amitié fusionnelle le temps de leurs études aux États-Unis. Amitié bancale au demeurant puisqu’il semble que Lucy ait toujours eu un ascendant sur sa camarade : Alice aurait-elle voulu s’affranchir d’une relation trop exclusive ? Quel drame passé semble planer sur leurs retrouvailles ? Pourquoi Alice est-elle aussi distante ? Que souhaite retrouver Lucy en rejoignant Alice sur un coup de tête ?

« l’étrangeté du lien qui nous unissait me tourmentait particulièrement » (p.102)

« Le nœud du problème avait toujours résidé dans la relation que nous entretenions, Lucy et moi. Depuis le début, c’est ainsi que ça devait se terminer. » (p.302)


Tangerine est un roman qui se dévore : les chapitres font alterner les voix de Lucy et d’Alice. Cette dualité narrative permet de mettre en relief les variations de points de vue et surtout de questionner l’effet de miroir, d’écho de la perception des événements par chacune. De fait, le lecteur oscille entre empathie pour l’une puis pour l’autre, mais aussi doute : laquelle des deux doit-il croire ? Qui rapporte une version exacte des événements ? Ce dispositif narratif est redoutable et la tension est permanente.

Le récit questionne l’amitié : la dépendance à l’autre, la fusion, mais aussi le caractère bancal lorsqu’il y a déséquilibre dans les sentiments en jeu. Allons plus loin : à quel moment une amitié devient-elle malsaine, dangereuse ? Quelle version de l’amour l’amitié propose-t-elle ?

« Après coup, j’éprouvai le besoin d’être cruelle avec elle, de la punir, consumée par le désir de lui faire connaître ce sentiment d’infériorité, d’être à la merci des autres. » (p.171)

Le roman a le mérite d’éviter une dichotomie manichéiste entre les personnages féminins : Alice et Lucy, aussi différentes soient-elles, sont aussi complémentaires dans leur rapport de force.

Autre personnage féminin sublimé dans le roman : la ville de Tanger. Christine Mangan en propose une description toute en sensations : les odeurs, la chaleur, les bruits divers et la rumeur de la ville… Un portrait tout en nuances, célébrant une ville qui suscite de manière égale attirance et méfiance.

Tangerine se lit d’une traite car la tension narrative y est constante et Christine Mangan parvient à jouer parfaitement avec nos nerfs en nous faisant nous questionner, de la manière que les personnages, sur ce qui est vraiment « tangible« , adjectif répété à de nombreuses reprises dans le roman, sans doute à dessein…


Tangerine, Christine MANGAN, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau, éditions HarperCollins (collection « Noir »), 2019, 316 pages, 20€.

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