A croquer

« Le nom secret des choses », Blandine Rinkel : (dés)illusions nominatives (#rentreelitteraire2019)

Océane quitte, à dix-huit, son village vendéen de Saint-Jean-des-Oies, pour aller à Paris vivre sa nouvelle vie d’étudiante. Elle laisse derrière elle, sans presque un regard, son père, brave artisan laborieux et taiseux.

Le nom secret des choses

La jeune provinciale découvre un univers aux codes qu’elle ne maîtrise pas. Ses nouveaux camarades sont des gens bien nés, fruits de la bourgeoisie parisienne maniant le verbe avec aisance et les références culturelles de manière innée. Bon goût et prétentions typiquement parisiens échappent quelque peu à Océane : elle peine à imiter ces codes sociaux qui ne lui appartiennent pas. Au détour de chaque conversation, l’imposture n’est pas loin.

« A la fac aussi, l’imitation est ton jeu favori.

Tu mimes la compréhension de textes lus à voix haute et de références lancées en l’air au gré des échanges mondains qui suivent les cours – tu mimes le jour, puis tu rattrapes ton retard la nuit, en compulsant des pages Wikipédia jusqu’à des heures indues. […] Le retard culturel est un ogre, jamais rassasié, l’un de ces sacs sans fond qui se révèlent plus vides à mesure qu’on les remplit. » (p.43)

Mais un jour, son regard croise celui d’une jeune femme : il s’agit d’Elia, étudiante elle aussi. La fulgurance de l’attraction est réciproque mais l’approche se fera lentement et jamais le stade de l’amitié ne sera dépassé.

Elia et Océane deviennent rapidement fusionnelles : Elia est un feu follet qui a un avis sur tout, est capable de dire tout et son contraire avec la même conviction.

« Vous partagiez une amitié incandescente qui, tout extatique qu’elle fût, n’était en rien sexuelle, ne l’avait pas été, ne le serait jamais, et cette impossibilité de toucher, cet interdit tacite entre vous, rendait votre relation d’autant plus dérangeante. […] C’était l’amitié de deux esprits prématurément exténués, beaucoup plus dangereuse qu’une sympathie fondée sur une relation purement sexuelle. » (p.141)

Parfois, elle ne donne pas signe de vie pendant quelques jours, pour mieux réapparaître en toute décomplexion.

« C’étaient des sortes de respirations ; tu ne lui demandais jamais d’explications. Votre relation reposait sur un respect absolu des zones d’ombre de chacune. Que faisait-elle quand tu ne la voyais pas ? Et savait-elle ce que tu faisais, toi ? Tu n’en avais aucune idée. Tu ne te posais pas la question. Vous aimiez expérimenter, et expérimentant, vous aimer. » (p.135)

Avec son amie, Océane ne ment pas sur ce qu’elle est, sur qui elle est. Pas de faux semblants, et alors Océane peut respirer : plus besoin de prétendre être ce qu’elle n’est pas.

Pourtant, lorsque les deux jeunes femmes évoquent leurs prénoms, Elia propose à Océane l’idée un peu folle de changer le sien, de la même manière qu’elle-même prendrait son deuxième prénom pour s’affranchir du choix initial de ses parents, aux origines et cultures différentes. Ce qui pouvait de prime abord apparaître comme une plaisanterie est finalement pris au sérieux tant par l’une que par l’autre et Océane entame les démarches administratives pour devenir Blandine. L’affaire s’avère moins simple pour Elia puisqu’à son changement de nom se substitue son évanescence progressive : dénommer et disparaître ? Renommer et renaître ? Le nom fait-il l’individu ?

« Non que tout vienne du prénom, mais il y avait désormais un avant et un après. Non qu’un nom soit faux et l’autre vrai, mais il y avait désormais un dédoublement. Non que ce soit grave, mais il y avait désormais une rupture. » (p.189)

Pourquoi Elia fait-elle le choix de disparaître de la vie d’Océane – Blandine sans crier gare alors que son amie s’est littéralement débaptisée ? La vie d’Océane – Blandine est-elle amenée à changer avec sa dénomination ?

« La mise en branle de l’imposture, c’est une tache indélébile qu’on étale de plus belle en espérant la résorber. Et l’imposteur ajoute, en permanence, de l’eau au moulin de son propre naufrage. » (p.157)


Ce second roman de la ligérienne Blandine Rinkel est troublant car à cette thématique de l’identité et de la dénomination par une vaste réflexion sur, tout justement, le « nom des choses » (et des êtres, devrions-nous ajouter), s’ajoute, tout du long, un jeu sur les pronoms personnels : la voix narrative s’adresse au « tu » d’Océane lorsque celle-ci est encore parée de sa peau de provinciale. Un « tu » accusateur qui met à distance les prétentions parisiennes d’Océane ?

« Elles étaient les fondations de l’imposture que tu essayais de mettre en place : te faire passer pour une autre. » (p.65)

Mais, dès lors qu’elle troque son prénom de baptême pour le second, le « je » est réinvesti. Le nom ferait-il l’individu (bis) ? Peut-on dire « non » au « nom » ? Il y a ce qui se dit, ce que l’on peut dire ; et ce que l’on ne peut pas…

« Au fond, cette transition était aussi une manière d’évaporation. Tu entendais masquer tes appartenances sociologiques, géographiques, tu voulais dissimuler le brouillon qui avait été ta vie jusqu’alors, et tu espérais qu’un nouveau nom t’apporte l’aplomb, la confiance en soi te manquait. Océane était un prénom vague, celui d’une personnalité liquide. Tu allais désormais accoster sur la terre ferme. » (p.193-194)

Le nom secret des choses est un roman initiatique insolite car il questionne l’identité des êtres dans ce que le langage peut dire d’eux ou sur eux. Nommer, est-ce faire exister ? Le roman conférerait presque à la philosophie, non ? Dans tous les cas, c’est un récit hybride à la matière très riche.

« Au contact d’Elia, ces années-là, j’avais appris la fiction et le goût des métamorphoses. J’avais découvert le mensonge et la fuite. J’avais su les envolées et appris ce qu’à perdre on gagne. » (p.273)

Au final, les mots me manquent peut-être pour nommer ce petit ovni littéraire qui a beaucoup fait parler de lui au cours de cette rentrée littéraire 2019 : une quête existentielle à travers la dénomination.


Le nom secret des choses, Blandine RINKEL, éditions Fayard, 2019, 298 pages, 19€.

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