A croquer

« Un garçon sur le pas de la porte », Anne Tyler : un récit au vestibule de l’enthousiasme

Anne TylerGrande dame des lettres américaines, Anne Tyler n’a pas son pareil pour raconter et décrire la vie de la classe moyenne avec un style très réaliste, sans fioritures. Souvent même, elle se révèle redoutable pour épingler les travers de l’American Way of Life, motivée par la recherche de liberté et de bonheur…

Pourtant, le dernier roman d’Anne Tyler ne m’a que moyennement convaincue : très descriptif, répétitif et contemplatif, il ne se passe pas grand chose dans le récit. Peut-être est-ce à dessein, dans la mesure où la vie du personnage principal, Micah Mortimer, est agencée de manière maniaque et formelle : chacune de ses journées est organisée selon une routine bien spécifique à laquelle il ne saurait déroger. Chacune de ses sorties en voiture est menée comme s’il passait le permis de conduire. Aucune fantaisie n’est envisageable ni envisagée.

« Habituellement, ses matinées se déroulaient ainsi : jogging, douche, petit déjeuner, puis un peu de ménage. Il détestait qu’un événement vienne troubler le cours normal des choses. » (p.9)

La monotonie de la vie de cet informaticien de 44 ans se ressent également dans son rapport aux autres : homme à tout faire dans son immeuble, Micah ne fait pas forcément vraiment preuve d’une empathie démonstrative envers ses proches.

« Parfois, dans ses échanges avec les gens, il avait l’impression d’être aux commandes d’une de ces machines de fête foraine, ces espèces de pinces mécaniques que l’on essaie d’actionner pour attraper un lot, mais qui sont trop difficiles à manœuvrer et incapables d’atteindre le lot en question. » (p.145)

En d’autres termes, rien ne sied davantage à Micah que son train-train solitaire agencé au millimètre.

« […] en songeant combien cette pensée se répétait, combien toutes ses pensées se répétaient, combien elles semblaient routinières, – à l’image de sa vie tout entière, à vrai dire. » (p.96)

Pourtant, arrive un moment où il s’agit d’être bousculé : c’est sa « bonne amie » Cass qui s’en charge la première, vexée de l’absence de sollicitude de son amoureux alors que son avenir est incertain ; puis, c’est l’irruption dans sa vie de Brink, un adolescent en révolte qui a fui le domicile parental pour vérifier si Micah ne serait pas son père, dans la mesure où dans ses jeunes années il a fréquenté sa mère, Lorna.

« Mais, après tout, elle était son premier véritable amour. Il n’avait pas connu beaucoup de filles. Il passait un peu pour un asocial. » (p.39)

Le suspens est très rapidement ôté, et on devine que la fuite de Brink est due à autre chose.

Au final, le roman ne présente guère de suspens autre que les deux trames précédemment évoquées. L’ensemble est donc relativement plat et je n’ai pas ressenti ce plaisir autrefois apprécié de mes lectures d’Anne Tyler.

Gardons néanmoins en tête la pertinente problématique qui me semble se dégager de la lecture du roman : est-ce que ce que vit Micah comme un double bouleversement dans sa vie ne serait pas l’occasion pour lui de relire son passé et d’envisager que la vie ne puisse être en permanence lissée sur le modèle de vie prônée par l’idéologie américaine ?

« Ma seule erreur a été d’aspirer à la perfection. » (p.168)

Enfin, c’est suffisamment rare pour le noter, mais la présente traduction a multiplié les erreurs énormes (et donc grossières) : « parce qui » (p.58), « des trait doux » (p.66), « conséda-t-elle » (p.88).


Un garçon sur le pas de la porte, Anne Tyler, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyrielle Ayakatsikas, éditions Phébus, 2020, 170 pages, 18€.

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