A dévorer !

« Je suis né laid », Isabelle Minière : quoi ma gueule ?

Je suis né laidIl est d’usage de considérer que TOUT bébé est d’office mignon, adorable, beau, voire magnifique. Personne n’oserait dire d’un nouveau-né qu’il est moche, qu’il est laid. Pourtant, lorsque le petit Arthur nait, aucun doute possible, aucune tergiversation permise : il est objectivement affreux. Alors que ses parents, qui se surnomment mutuellement Lili et Loulou, espéraient avec entrain un petit Ange ou une petite Angeline, force est de constater que leur rejeton a la tronche de Quasimodo. Comment dame Nature a-t-elle pu jouer un tel tour ? Lili et Loulou sont beaux, et pourtant leur bébé est laid. Absolument. Définitivement.

Si pour le petit Arthur la vie s’annonce celle d’un combattant pour faire valoir son visage hors-norme dans une société on-ne-peut-plus normative, la capacité de ses parents à s’attacher à lui est également mise à rude épreuve, tant leur répulsion primitive prévaut.

C’est par l’art que l’amour et l’affection s’immiscent au sein du foyer : Loulou se lance dans le dessin puis la sculpture et chacune de ses œuvres célèbre avec harmonie  et splendeur la laideur de son fils.

« Mon père m’a dessiné, encore et encore. Non, pas moi. Il a dessiné ma laideur. Bébé hideux les yeux fermés ; bébé affreux prenant son biberon ; bébé horrible jouant avec ses peluches… J’étais un modèle conciliant, je posais sans le savoir. » (p.31)

« Son bébé laid lui a donné l’inspiration. Comme s’il avait voulu réhabiliter son bébé, et tous les êtres laids à travers lui, mon papa-nounou a sculpté la laideur. L’émouvant dans la laideur. Le laid aussi humain que vous et moi – surtout moi, d’ailleurs. A chaque exposition de ses œuvres, il est encore troublé quand il entend « C’est beau ! » « (p.39)

Le retour critique est positif : mais comment la laideur peut-elle être adoubée par l’art quand Arthur galère au quotidien pour espérer être, à défaut d’accepté, toléré par la société ?

« J’ai souvent eu la sensation que l’enjeu principal de ma vie était de « tenir ». Tenir contre la laideur, tenir contre l’isolement, tenir contre l’exclusion, ce n’était pas très excitant comme projet, mais ça me faisait… tenir. » (p.93)

Quand la laideur confine à la solitude et au rejet, quels espoirs nourrir pour la suite ? La laideur est-elle une fatalité sociale ?

« Le temps s’est acharné à passer, mon visage s’est acharné à rester laid. Mes parents avaient toujours espéré que « ça s’arrangerait avec le temps ». Le temps n’a rien voulu savoir. Ma laideur s’est aggravée. Le petit garçon laid est devenu un adolescent laid, ce qui est bien pire. […] Et j’ai beaucoup regretté d’avoir grandi. » (p.64)

Quand Arthur s’empare du sujet pour en faire une étude sociologique, le récit devient une pure et touchante réflexion sur le paraître et le physique dans notre société qui cultive les standards de l’uniformité et du conformisme.


Tout du long, la narration met à distance tout pathos : la finesse de l’humour, la dérision et le recul critique font de ce récit un vrai petit bijou romanesque ! Je suis né laid tient presque de la fable (pour sa portée morale) et du conte (pour son dénouement, mais chuuut !). A la clé, une écriture extrêmement plaisante.

Il est coutume de dire qu’il n’y a pas que le physique qui compte : ce petit récit met à mal cette banalité est mettant en évidence que le physique est la première manière d’appréhender l’altérité. Il questionne la capacité de l’amour, tant entre un homme et une femme que parental, à dépasser la singularité et la différence, toutes deux stigmatisantes.

« Tout à coup, je me suis presque senti attaché à ma laideur, bien que je l’aie toujours détestée. Elle faisait partie de moi. Elle était moi. Quel autre moi allais-je devenir sans ma sale gueule ? » (p.150)

Ode à la différence et à l’acceptation, Je suis né laid est un bonheur de lecture par sa qualité et son originalité !

« J’étais en révolte contre la laideur, contre l’injustice d’être laid, et contre toutes les autres injustices, par voie de conséquence. » (p.81)


Je suis né laid, Isabelle MINIÈRE, éditions Serge Safran, 2019, 240 pages, 17.90€.

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