A dévorer !

« Les dévorantes », Marinca Villanova : la haine, de mères en filles

Il est des femmes pour lesquelles l’instinct maternel n’est pas naturel. L’évidence tant attendue et espérée de l’amour fusionnel avec ce petit être porté pendant neuf mois se révèle être un leurre, une illusion.

« Comment font les mères qui aiment leur enfant immédiatement, inconditionnellement, et si tout cela n’était que mensonge ? » (p.94)

Difficile de jouer la comédie de la parfaite petite famille quand entre la mère et l’enfant il n’y a que défiance et distance. Pourtant, la société, normée depuis des siècles, fige les nouvelles mères dans ce carcan peut-être parfois étouffant d’amour, de dévolution et d’absolution auprès de l’enfant. La lutte de ces femmes est double, voire triple : bataille contre elles-mêmes pour circonscrire leur haine, bras de fer avec leur enfant et lutte contre la société bien-pensante qui attend tant d’elles.

« Il n’y a pas d’émerveillement de la trouver si ravissante, si extraordinaire, ou plutôt périr que de se passer de son sourire et de sa petite voix. Elle ne l’a jamais trouvée plus intelligente plus précoce, plus habile que les autres enfants, elle n’a jamais admiré sa grâce naturelle de petite fille. Elle n’a jamais eu hâte de la retrouver pour la serrer dans ses bras, elle n’a jamais passé une nuit d’inquiétude lorsque Angèle avait une grosse fièvre. Elle ne s’est jamais sentie fière d’avoir cette enfant-là. » (p.112-113)

Cette thématique, qui touche au tabou, est merveilleusement bien narrée par Marinca Villanova qui, en trois générations de femmes, démontre cette transmission de l’indifférence, du non-amour voire de la haine de l’enfançonne : Emma en 1942, sa fille Angèle dans les années 80 et enfin Karine au XXIe siècle.

La haine maternelle est d’autant plus déroutante que le cadre est propice à l’épanouissement maternel : couple heureux, conditions matérielles plutôt confortables… Et pourtant rien ne vient, sinon la déception et la frustration de ne rien ressentir, tout justement.

« Elle aussi a envie de pleurer, elle est déçue de ne pas être contente, elle se sent en plein cauchemar, elle n’arrive pas à intégrer ce qui vient d’arriver, un enfant là devant elle et c’est elle la mère, elle devrait être heureuse, ressentir un amour océanique pour ce petit être. Et non, elle se demande ce qu’elle fait là. » (p.190)

Se met alors en place une confrontation mère-fille de tous les instants. Usant, démoralisant.

« Un lien qui ne s’ancre dans rien, dénude sans rien donner, peut se rompre du jour au lendemain. » (p.175)

Peut-on s’affranchir du carcan de cet héritage haineux, de cette filiation où mère et fille s’entre-dévorent ? Quelles conséquences pour la femme puis la mère en devenir ?

« Angèle repart sans plus essayer de rattraper la situation. Il y a cette pitié insupportable qu’elle ressent pour Karine et ne supporte pas, cette consistance opaque douteuse, bouillasse épaisse et souffrance de l’enfance dont elle ne veut rien savoir, trop coûteux, trop dangereux. » (p.63)

Les dévorantes est un récit troublant, passionnant, complexe et sans complaisance, que je recommande chaleureusement. Il est de ces éditions, aussi, qui publient de vraies pépites : celle-ci en est une.


Les dévorantes, Marinca VILLANOVA, éditions EYROLLES, 2019, 246 pages, 16€.

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