A dévorer !

« Numéro deux », David Foenkinos : argent amer

Qu’il est bon de retrouver la plume envolée de David Foenkinos, deux ans après le délicieux récit La famille Martin. Plus que jamais, j’apprécie la fluidité de son écriture, élégante et concise, riche en belles formules. Plus que jamais, je suis sous le charme de l’inventivité narrative de l’écrivain qui montre littérairement, une fois de plus, sa réflexion sur la porosité, heureuse ou malheureuse, entre la réalité et la fiction.

« on dit communément que le hasard fait bien les choses, ce qui occulte totalement l’idée qu’il peut tout autant mal les faire » (p.30)

Cette fois-ci, David Foenkinos centre son ouvrage sur la figure de Martin Hill, petit Londonien de onze ans, né d’un père anglais et d’une mère française. Alors que le couple de ses parents se brise et que son père devient accessoiriste sur les plateaux de cinéma, le hasard (mais la vie n’est-elle pas souvent le fait d’un destin que l’on ignore ?) met sur le chemin de Martin, venu accompagner son père du fait de l’indisponibilité de sa baby-sitter, David Heyman, producteur de l’écurie Warner et qui, à travers le succès annoncé du premier tome d’Harry Potter cette année-là, perçoit en ce livre une extraordinaire adaptation possible.

« Les lunettes ronde, les cheveux noirs en bataille, autant le dire tout de suite : ce fut comme une apparition. » (p.55)

Lorsque Heyman voit Martin, il est convaincu de l’évidence : l’enfant incarnera à la perfection le petit sorcier, tant son physique semble correspondre à la description physique du roman. Seulement, Martin n’est pas le seul sur les rangs et la concurrence est rude. Face à lui, un certain Daniel Radcliffe, issu du sérail, fait le poids.

« Toute vie humaine est, à un moment ou un autre, gâchée par une autre vie humaine. » (p.95)

Pour la production, J.K. Rowling comprise, le petit Daniel a « ce quelque chose en plus » qui fait la différence. Alors, le rêve de Martin s’effondre, et lui avec…

« C’est ainsi qu’une vie humaine bascule du mauvais côté. C’est toujours un rien qui fait la différence, comme si le simple positionnement d’une virgule pouvait changer la signification d’un roman de huit cents pages. » (p.87)

« C’était insurmontable. La promesse d’une aventure merveilleuse venait de lui être retirée. » (p.90)

Blessé d’avoir cru si fort en cet espoir d’être Harry Potter, Martin peine à réaliser sa déconvenue. Pire, tout le rabattage médiatique autour de la saga et de ses adaptations cinématographiques le torturent à chaque fois. Or, difficile d’échapper à la « Potter-mania » qui s’empare du monde pendant plusieurs années : la vie qu’il aurait dû mener s’affiche quotidiennement face à lui, érigée telle un rappel de son échec. Alors, Martin se mure dans le silence, s’enferme dans la solitude. Même le fait de rejoindre sa mère à Paris pour vivre avec elle ne lui épargne pas la frénésie potteresque.

Traumatisé, à tout jamais enfermé dans une désillusion douloureuse, Martin ne digère pas sa place d’éternel second. Cependant, lorsqu’il prend conscience que sa propre vie personnelle se pare des circonstances de vie de son malheureux double de papier, Martin frémit : le deuil, la maltraitance physique et morale, la solitude, la méfiance… Sa vie réelle est celle de Harry Potter ! Amer constat, qui souligne une fois de plus qu’il aurait dû avoir le rôle !

« Pouvait-on incarner un personnage de fiction dans la réalité ? Martin commençait à le croire. Il avait manqué de peu le rôle, car il avait toutes les qualités pour incarner Harry. I’obtenait finalement, mais dans la vraie vie. » (p.136)

Comment exorciser l’échec lorsque celui-ci devient viscéral ? Par quels moyens dépasser la souffrance du refus ? Entre vie réelle et fantasmée, quelle part de fiction accorde-t-on à notre vie ? De la même manière, quelle saine distance accorder entre vie réelle et réalité fictive ?

David Foenkinos sonde la perméabilité si riche de possibilités entre réalité et fiction, tant en littérature que dans la vie réelle. A travers le motif de l’éternel second, présent au cinéma en particulier, l’écrivain propose une esquisse de fresque de ces rôles avortés, relégués en général à l’oubli. Ils sont légion pourtant ces numéros deux : tout casting s’achève en effet par un choix duel. De même, ne peut-on pas élargir la réflexion à l’art et à la création ? De fait, quand quelqu’un conçoit une œuvre dont vous aviez les prémisses en vous, comment ne pas se sentir lésé, dépossédé, appauvri voire amputé d’une partie de soi ?

« Le casting avait propulsé les deux garçons dans un foudroyant déséquilibre. » (p.148)

Alors, l’échec d’un moment doit-il être envisagé comme l’échec d’une vie ? Le récit pose cette pertinente question, tant Martin peine à de détacher de ce drame personnel. Que le lecteur se rassure : un savant retournement de situation et de point de vue permet, à la fin du roman, d’y répondre. Intelligemment, bien évidemment. On ne saurait qu’être touchés par ce parcours de vie fictif (David Foenkinos part bel et bien de la genèse du mythe Harry Potter mais s’accorde une entière – et géniale – liberté d’invention), qui questionne aussi les opportunités de la vie qui amènent à sortir de l’ombre à la lumière, en témoigne en lui-même le propre parcours de J.K. Rowling qui, lors de l’écriture de cette saga à jamais inoubliable, était plongée dans les affres d’une vie misérable.

La vie offre parfois de belles occasions de briller, de se hisser, de vivre une vie à laquelle on n’aurait pas songé. Néanmoins, le récit nous invite à penser raisonnablement : l’ombre est nécessaire, pour assurer à chacun la possibilité de générer ses propres ressources de réussite personnelle.

Pour conclure, avec ce nouveau roman, David Foenkinos confirme : numéro un dans mon cœur de lectrice.


Numéro deux, David FOENKINOS, éditions GALLIMARD, 2022, 235 pages, 19.50€.

4 réflexions au sujet de “« Numéro deux », David Foenkinos : argent amer”

  1. Je suis une fan inconditionnelle de David Foënkinos. A chaque nouveau roman, c’est une surprise, une inventivité permanente. Et son écriture qui me fait chavirer !!!
    Je ne l’ai pas encore lu mais ça ne va pas tarder 😉
    Je viens de lire Paris-Briançon de Philippe Besson, et avec lui, rarement déçue. Un livre à lire d’une traite, tellement on est happé par tous ces personnages… je le recommande vivement !

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