A croquer

« La nouvelle éducation sentimentale », Guillaume Devaux : le swipe et le scroll des « apparitions »

Chercher l’amour en 2018, 2020… ça veut dire quoi ? Ça se traduit comment ? Est-ce que, comme Frédéric, héros flaubertien majeur, une madame Arnoux est supposée apparaître dans notre champ de vision et provoquer LE coup de foudre, qui signera la relation de notre vie ? Pourquoi pas… mais, à ce rythme, on peut attendre longtemps, ne croyez-vous pas ?

L’ère numérique a révolutionné le motif de la rencontre amoureuse, tant célébrée depuis des siècles à travers la chanson, la peinture, la littérature et le cinéma. Une révolution hautement décriée tout de même, puisque les applications telles Tinder ou Happn ont été fustigées comme étant des catalogues de « ressources humaines amoureuses » (auto-citation, je précise) à scroller et swiper jusqu’à l’écœurement. Avec, bien souvent, un plan cul pour tout dénouement. Pas très romantique, tout cela. Et pourtant, l’éducation sentimentale 2.0 se joue là. Comment dépasser ce regard critique que la société a progressivement porté sur ce nouveau moyen pour rompre la solitude ?

Cette question, Arthur va essayer d’y répondre (avatar de l’écrivain ? Il est légitime de se poser la question, car dans le roman, ledit Arthur évoque à ses amis son projet d’écriture sur la rencontre amoureuse moderne). A 28 ans et une expérience amoureuse quelque peu tardive, il se penche activement à la fois sur son avenir sentimental et les moyens dont il dispose pour trouver, enfin, l’amour. A l’aide de quelques exemples de rencontres clés faites via Tinder, il décompose et décortique le mécanisme de cheminement qui l’a conduit à ces « matchs » et l’amènera à passer une ou plusieurs heures de date avec la fille du jour. Avec, à la clé, une possible relation amoureuse… C’est érudit, passionnant, raisonné, et les évidences sur la béance de la maîtrise du sentiment amoureux depuis des siècles d’études corollaires sont au final effarantes.

« Nous ne savons rien de l’amour. Il n’en existe aucune loi, aucune académie, aucune fédération. Il existe quantité de facultés de sociologie, psychologie, philosophie, littérature, musicologie, cinéma, sciences humaines et même de sport, mais pas une seule ne se consacre à l’amour. Une LMD d’amour serait un minimum. » (p.79)

« Absence d’école sexuelle, absence d’école sentimentale, absence d’école émotionnelle, absence d’école des traumas, absence d’école de la parole, absence d’école de la vie. De l’histoire surannée, des mathématiques indigestes et de l’allemand inutile. » (p.152)

Au final, notre protagoniste est en passe de réhabiliter les nouveaux moyens de rencontre en leur attribuant leurs lettres de noblesse, loin des images péjoratives jusque-là toutes faites.

« Non, à l’approche d’un rendez-vous Tinder, ce qui suscite toujours chez moi un brin d’anxiété est l’exigence d’être à la hauteur, de moi-même et de mon potentiel. Échouer est permis pourvu qu’on ait donné. » (p.15)

Utiliser des applications est un moyen pour envisager une ouverture, un possible, qu’il s’agit de ne pas réduire au prosaïsme auquel on pense tous. Le clic est aujourd’hui ce que longtemps les petites annonces ont été à la fin d’un journal… Peut-être faut-il s’abstenir de vouloir plaquer une morale bien-pensante sur ce que la technologie nous offre ?

« Il ne faut pas être orgueilleux en amour virtuel, voilà ce que j’essaie de dire. Déjà facilement vexé dans les rencontres réelles, vous allez déprimer dans les rencontres virtuelles. » (p.91)

Comme en toute chose, il est sans doute question de dosage, de mesure et de discernement : considérer que les sites et les applis sont des coups de pouce numériques pour espérer, un jour, raconter à sa descendance que « ce fut comme une apparition ».

« Rappelons que les applis ne sont qu’un moyen, au même titre qu’un ami, un entremetteur, une soirée boulot ou une virée en boîte. » (p.229)

Laissons à Tinder, Happn et Cie le bénéfice du doute… Guillaume Devaux y parvient élégamment, intellectuellement, en doublant sa réflexion sur ce que c’est qu’être un homme de désir aujourd’hui, à l’ère du #metoo et du #balancetonporc : comment le numérique et sa médiatisation sont-ils en passe de redéfinir la place de la femme ET celle de l’homme ?

« J’en ai marre, vraiment marre d’être un mec. Ras le bol de cette présomption de bestialité abjecte, de ce soupçon de perversion ambiant, cette dégradation qui nous rapporte sans cesse à l’insatiable vidange de nos burnes et nous prétend prêts à bouffer tout ce qui nous passe sous le nez. » (p.195-196)

« Elles changent, ne ratons pas le train, changeons avec elles, affirmons que nous ne sommes pas tous les mêmes. » (p.208)

La nouvelle éducation sentimentale, commune aux hommes ET aux femmes, tient du récit mais aussi, à bien des égards, de l’essai. Guillaume Devaux érige face à nous un miroir, afin de nous questionner sur notre propre rapport au numérique quant à la quête amoureuse. Vous pensez que l’on frôle l’oxymore ? Rassurez-vous, la fin du texte nous rassure en insufflant espoir et optimisme, parfois manquants dans tout le parcours d’Arthur.


La nouvelle éducation sentimentale, Guillaume DEVAUX, éditions Albin Michel, 2021, 236 pages, 17.90€.

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