A dévorer !

« Louise et Louis », Julie Cohen : double je

Irving Alder est le descendant de l’illustre Louis Alder, le fondateur d’une usine de fabrication de papier à Casablanca, petite ville tranquille du Maine. Il épouse la belle Peggy Grenier, Miss Western Maine, dont les parents sont des ouvriers de l’usine Alder. Un mariage d’amour qui défie les conventions sociales.

De cette union naît en 1978 un enfant. Mais – et c’est là la grande et sublime originalité du roman – on alterne entre les deux possibilités narratives d’un chapitre à l’autre : soit le narrateur envisage que le couple Alder met au monde une petite fille, et il s’agira de Louise ; soit il conçoit qu’il s’agit d’un garçon, et ce sera alors Louis.

« Jamais encore elle n’avait éprouvé autan d’amour pour quiconque. C’était une partie d’elle-même, une autre fille qui, comme sa mère, ouvrirait un jour les bras, en nage, épuisée, pour recevoir son propre enfant. » (p.19)

Si certains chapitres mettent en commun quelques années d’enfance ou d’adolescence identiques ou presque selon qu’il s’agisse de Louis ou de Louise, d’autres sont beaucoup plus spécifiques et permettent de mieux considérer que la destinée de Louis diffère de bien des manières de celle de Louise.

« A la naissance, Louis et Louise sont la même personne dans deux vies différentes. Ils ne se distinguent que par le sexe déclaré par le médecin et le « e » final de Louise, la désinence qui marque le féminin. » (p.35)

« Louise était assise au premier rang à côté d’Allie ; Louis au fond de la salle, à côté de Benny. S’ils obtenaient tous les deux des A et des B on lisait sur les bulletins de Louise : « Toujours en train de bavarder. Peut mieux faire », et sur celui de Louis : « Élève distrait, mais bons résultats. » (p.88)

La chronologie est elle aussi double. Ainsi, si le récit part de la naissance de Louis / Louise, il ne suit pas pour autant un fil linéaire. En effet, il n’hésite pas à nous placer directement à « aujourd’hui », au moment où Louis / Louise sont informés que leur mère, Peggy, est atteinte d’un cancer, et n’a que peu de temps devant elle. Il devient donc nécessaire pour l’enfant prodigue, installé à New-York, de revenir au pays et de se confronter à un passé qu’il / elle avait vaillamment tenté d’oublier.

En effet, de retour à Casablanca, Louis / Louise retrouve Allie, leur amie d’enfance avec laquelle il / elle a vécu tant de moments forts. Il y a aussi Benny, son jumeau… En d’autres termes, le retour dans le Maine est le point de départ des deux fils narratifs de l’enfance et de l’adolescence de Louis / Louise, qui, petit à petit, permettent de comprendre le présent à la lumière des éléments passés, tant familiaux qu’amicaux. Et ces éléments, vous le devinez, représentent beaucoup : ils sont, tant dans la destinée de Louis que celle de Louise, des points de rupture dramatiques.

« Mais surtout, le moment est venu. Lou arrive au terme d’une cavale de treize ans, une fuite en avant après un traumatisme. Et tant qu’elle le fuira, elle laissera cet événement définir ce qu’elle est. » (p.330)

Au final, il est intéressant de considérer, tout du long, les points de convergence du cheminement de l’enfant qui devient adulte, qu’il s’agisse de Louis ou de Louise. En d’autres termes, notre destinée dépend-elle de notre sexe ? Y a-t-il un déterminisme qui nous est assigné dès notre premier cri ? Le roman de Julie Cohen propose une réponse : à vous de la découvrir.

« C’est bizarre, quand même. Nos rêves se réalisent, mais pas comme on l’aurait voulu. » (p.159)

« Nous ne pouvons décider du corps que nous aurons à la naissance, ni de la façon dont nous serons traités à cause de lui. Le monde est lui aussi indépendant de notre volonté, animé par des forces plus ou moins vives, d’imprévisibles enchaînements – une mécanique causale qui dépasse l’entendement. » (p.196)

« Peut-être l’histoire aurait été la même, avec des acteurs différents. » (p.353)

Retenons de ce roman l’extrême qualité narrative du texte, la maîtrise brillante non seulement de la double identité du personnage principal mais aussi des trames narratives et chronologiques. Un pur moment de bonheur littéraire, doublé d’une émotion permanente liée aux thématiques traitées avec force et pudeur à la fois (le deuil, la rupture, le renoncement, le rejet, les conventions…).


Louise et Louis, Julie COHEN, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc Piningre, éditions MERCURE DE FRANCE, 2021, 357 pages, 23.80€.

2 réflexions au sujet de “« Louise et Louis », Julie Cohen : double je”

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s