A dévorer !

« On ne parle plus d’amour », Stéphane Hoffmann : castes et carcans (Rentrée littéraire 2021)

Ô bonheur de retrouver à l’occasion de cette rentrée littéraire le ligérien Stéphane Hoffmann, chroniqué à plusieurs reprises et avec délectation sur le blog. Avec son nouvel opus On ne parle plus d’amour, on retrouve les thématiques chères à son cœur : la Bretagne (cette fois-ci il n’est pas beaucoup question de Nantes ou de La Baule, mais du Morbihan), l’ambition, les choix raisonnés ou non en termes d’amour et de classe sociale, les codes du savoir-être et du savoir-vivre plus ou moins malmenés selon les castes, le culte des apparences… Le tout avec une plume vive et impertinente : Stéphane Hoffmann nous revient en forme !

Louise Lemarié est une jeune femme issue de la bourgeoisie la plus pure et que l’on destine au mariage, sans qu’elle ait vraiment son mot à dire, avec un jeune homme servile et ambitieux aux dents longues, plus préoccupé par sa carrière que par sa future épouse : Armand-Pierre Foucher.

« Insouciante et rêveuse depuis toujours, elle est arrivée à l’âge de vingt ans sans rien diriger, sans rien vouloir ni espérer, se laissant porter par un milieu et une famille dont jamais elle n’a contesté aucune des règles. » (p.149)

« Armand-Pierre lui-même est fidèle à ce qu’il présente comme les valeurs éternelles de la France, et Louise a fini par se dire que ce sera la barbe de vivre avec un tel répétiteur. » (p.58-59)

Mariage de raison et surtout choix du prétendant activement motivé par Olivier Lemarié, père de Louise, chef d’une entreprise de menuiserie au potentiel florissant mais qui vit largement au-dessus de ses moyens, flambant à outrance et se gargarisant de ses « titres » et autres récompenses ministérielles de peu de valeur et surtout se moquant ouvertement de son petit comptable et de ses banquiers.

« Les ardoises que son père semble laisser un peu partout. Grand train de vie, factures impayées et, de temps à temps, des coups de fil, messages, huissiers qui passent » (p.13)

« L’amour dans la vraie vie, et puis quoi encore ! Pourquoi pas la droiture en affaires ? La bravoure en politique ? La loyauté en amitié ? Dans le milieu où Louise a grandi, on fait passer son profit avant son idéal. On y appelle « amour » un entrelacs d’intérêts, d’habitudes et de désir. Le désir s’envole en premier. Seuls ensuite intérêts et habitudes tiennent agglutinés ces étrangers qui, par lassitude, finissent par former un couple. Louise est née d’une de ces familles où, depuis des générations, cette façon de voir est un credo. » (p.66-67)

De fait, Lemarié compte sur l’appétit et la fortune à venir de son futur gendre pour un avenir financier plus serein. A tort ou à raison…

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Sauf que, cet été-là, à quatre mois du mariage, Guillaume du Guénic, jeune aristocrate, revient au château familial sur ordre de ses parents pour se remettre d’une rupture amoureuse qui l’a plongé dans un certain spleen. A la campagne, loin de la frivolité et de la vaine frénésie de la vie parisienne, il trouve un certain apaisement. Et surtout, il rencontre Louise : une évidence confondante, un naturel désarmant. Il n’en faut pas plus pour que chacun trouve en l’autre la part manquante.

« Quelle tuile ! Quelle merveille ! Il l’aime vraiment et jamais il ne pourra supporter la mainmise d’Armand-Pierre Foucher sur Louise, de cette limace sur cette rose. » (p.101)

Sauf que… Louise est déjà promise ; sauf que… Olivier Lemarié a un précédent avec le père de Guillaume ; sauf que… le baron du Guénic n’est pas insensible à la situation financière de Lemarié. Quelle(s) issue(s) à ce quadrille relationnel ?

« Et c’est d’ailleurs la noblesse des amants que de distraire les femmes, ce qui conduit les maris à s’occuper de choses un peu plus sérieuses. On ne peut pas tout demander à une seule personne, Louise, c’est de la tyrannie, cela. » (p.97)

Le roman virevolte d’un personnage à l’autre, se fait piquant pour mieux épingler la vanité bourgeoise de Lemarié et les prétentions arrogantes de son gendre, bucolique pour évoquer la douce Louise, noble pour souligner l’élégance d’une noblesse déchue qui a su renaître de ses cendres.

A bien des égards, Stéphane Hoffmann maîtrise à la perfection les arcanes de deux classes sociales qui se côtoient mais peine à se mélanger vraiment. Juxtaposition, plutôt que coordination. Subordination ? Parfois, on peut le penser….

En cela, il souligne une certaine intemporalité puisque, même si l’intrigue est sise au XXIe siècle, à l’ère des selfies et autres modernités du genre, nombre de dialogues tiennent plus de personnages du passé, par l’usage d’un délicieux vouvoiement, de riches bâtisses dans lesquelles on se complaît à demeurer dans ses appartements et autres boudoirs… Au final, aurait-on là une réflexion sur la pérennité du temps, entre traditions surannées (rallyes entre gens comme il faut, parties de chasse…) et remise en question moderne des rites et des coutumes ? Qu’est-ce qui vit et survit de tout cela ? Le naturel peut-il prendre le pas sur les apparences ? Et l’amour, dans tout cela, peut-on seulement l’évoquer avec l’élégance qui lui sied tout justement naturellement ? Il nous semble que oui, alors parlons-en…

« Ce sont les autres qui vous disent ce que vous êtes, mais Louise veut enfin savoir qui elle est, sans obéit forcément à ce qu’on attend d’elle. » (p.248)

« Tout le monde étant plouc et célèbre, il est redevenu élégant de rester inconnu et de n’avoir son nom dans le journal qu’à la double occasion de sa naissance et de ses obsèques. » (p.157)

Stéphane Hoffmann est, définitivement, un dandy des lettres…


On ne parle plus d’amour, Stéphane HOFFMANN, éditions ALBIN MICHEL, 2021, 251 pages.

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