A dévorer !

« Un tesson d’éternité », Valérie Tong Cuong : fatale théâtralité (Rentrée littéraire 2021)

Anna Gauthier n’a semble-t-il plus rien à prouver : pharmacienne renommée et appréciée de cette bourgade bourgeoise du Sud de la France, elle fraie avec les notables du coin, bénéficiant de l’aura de son mari, Hugues, un homme socialement bien né et œuvrant aux affaires de la ville. Leur villa luxueuse sur les hauteurs, ils l’ont reçue des parents de Hugues. Rien ne semble pouvoir inquiéter le couple, surtout pas leur fils Léo, promis à un avenir tranquille sitôt son bac, imminent, en poche.

Sauf que l’on sait bien que rien ne se passe en général comme prévu. Ainsi, en ce mois de juin agité par les tensions sociales à la couleur jaune, Léo est accusé, images à l’appui, d’avoir frappé un policier pour défendre sa petite amie, prise à partie par les forces de l’ordre dans une manifestation. Ce fait divers devient aussitôt scandale : Léo est arrêté et c’est le monde bien policé d’Anna et de Hugues qui vacille, qui vole en éclats.

« Cette seconde où ils comprennent qu’eux aussi entre en détention, d’une certaine manière. Qu’ils ne pourront plus choisir mais devront obéir. » (p.91)

Tiraillés entre leur instinct de parents et le paraître social de leurs fonctions, Anna et Hugues peinent à trouver un équilibre à tenir pendant l’incarcération de Léo. Ne rien montrer, faire face, quitte à subir la trahison de ceux qu’ils pensaient être leurs amis. Pire, Anna et Hugues peinent à faire front commun : Anna renierait sans peine tout son confort pour retrouver son tout petit, tandis que Hugues peste de l’inconséquence de son fils et préfère courber l’échine pour ne pas perdre le petit prestige acquis depuis tant d’années. Après tout, Léo doit assumer ses bêtises et grandir. La communication se rompt, maintenue seulement au nom du vernis social.

« Elle aime que tout soit sous contrôle, son contrôle. » (p.24)

Ce qui arrive à Léo fait surtout ressurgir, pour Anna, un passé qu’elle aurait aimé oublier. Elle, l’enfant pauvre d’un couple d’épiciers avares en amour. Elle, l’enfant sans amis, tyrannisée à l’adolescence par un groupe de garçons devenus ses bourreaux. Sa vie, elle l’a construite elle-même, elle a savamment œuvré pour s’extirper de sa condition en assimilant les codes sociaux des plus privilégiés qu’elle.

« L’accomplissement d’Anna Gauthier s’est fondé sur la combinaison de deux principes : éliminer autant que possible l’incertitude et donner à voir ce qui est attendu. Chacune de ses décisions, chacun de ses choix résulte d’un calcul visant à supprimer le risque. » (p.45)

Une re-construction et une mise à distance de tout un passé, qu’elle pensait avoir oublié jusqu’à ce que l’affaire de Léo face ressurgir les traumatismes anciens. Derrière la mère, sûre d’elle et maîtresse de la vie de famille, l’enfant muselée hurle de nouveau.

« elle se laisse tomber, le trou n’a pas de fond, la chute n’a pas de fin, elle tombe, elle tombe » (p.149)

Alors que tout pouvait bien se terminer, arrive ce dénouement, terrible, inattendu. Le drame du présent a rouvert la béance du passé, prouvant qu’Anna ne pouvait y échapper. Fichue fatalité…

« Elle voit s’approcher l’iceberg de la rupture et de la dislocation. » (p.258)


Valérie Tong Cuong signe un récit extraordinaire dans la mesure où nous sommes pendus à chaque mot, percevant tout le jeu des apparences à l’œuvre dans la vie d’Anna et des siens. Illusions, vernis social, morcellement : le lecteur guette les signes qui indiquent que tout se craquelle. Jusqu’à quelles limites Anna doit-elle se confronter avant de lâcher ?

« Ce n’était qu’une représentation supplémentaire dans le théâtre de son existence : elle s’appliquait à montrer aux autres ce qu’ils voulaient voir et cela fonctionnait. » (p.117)

Un roman d’une justesse folle, à l’écriture extrêmement agréable dans la tension qu’elle offre entre douceur et force (tant dans la forme que dans le fond). Un bijou de la rentrée littéraire, pas moins.


Un tesson d’éternité, Valérie TONG CUONG, éditions JC LATTES, 2021, 269 pages, 20€.

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