A dévorer !

« Seule en sa demeure », Cécile Coulon : intemporalité gothique romanesque (Rentrée littéraire 2021)

Nous sommes au XIXe, dans le Jura. Aimée Deville, jolie jeune femme d’une touchante simplicité, accède au désir de Candre Marchère de devenir son épouse. Elle est bien consciente qu’en épousant cet homme élégant, propriétaire d’un immense domaine forestier et marqué par plusieurs drames (la mort de sa mère devant lui à l’église lorsqu’il était enfant, le décès de sa première épouse six mois après leur mariage), elle accepte une histoire de vie éprouvante et sans doute nimbée de mystère.

Les noces sont célébrées. Aimée a le cœur lourd de quitter ses parents vieillissants et son cousin Claude, quasi frère de lait, mais une autre destinée l’attend dans la forêt d’Or, pesante chape d’ombre verdoyante sur un château où Henria, la domestique – gouvernante, règne d’une main de fer.

« Un paysage de couleurs sombres s’étalait jusqu’au portail. Tout autour du domaine, rien que les bois. Au loin, on entendait à peine le bourdonnement des ateliers. La jeune femme se maintint au bras de son mari comme à la rambarde d’un navire : la forêt l’étouffait, les fleurs l’agressaient. » (p.61)

« Ainsi commença la vie effrayante, avec cet homme dont elle ne connaissait rien. » (p.54)

Accueillie avec bienveillance par Candre, Aimée tente de prendre ses marques. Les débuts sont fragiles et quelque peu laborieux, tant comme maîtresse du domaine que comme épouse légitime de Candre. Alors, ce dernier, pour permettre à son épouse de s’épanouir tandis que lui s’affaire pour faire fructifier son domaine, lui offre une maîtresse de musique réputée en la personne de la Suissesse Émeline.

L’alchimie entre les deux femmes est immédiate, et Aimée retrouve un regain d’énergie. Cela lui permet de mettre également à distance l’ombre d’Angelin, l’étrange fils à la langue coupée d’Henria.

« Le fils d’Henria appartenait à un monde souterrain, et son corps ressemblait à la nuit. Elle le sentait peser sur le domaine, mais toujours il se dérobait à sa main. » (p.73)

Il faut dire qu’Aimée perçoit des zones d’ombre, au sens propre comme au sens figuré, dans l’histoire du domaine et de ses habitants. Est-ce cela qui fait qu’elle ne parvient jamais vraiment à s’acclimater au domaine ? Alors, lorsque l’occasion lui est donnée, elle missionne son frère Claude pour en savoir plus sur l’histoire d’Angelin ainsi que celle d’Aleth, la première épouse de Candre.

« Depuis son arrivée, elle vivait à la manière d’une enfant de vingt ans, idiote et retranchée, dans un monde peuplé de créatures habituées aux ombres, aux longs silences, à Dieu. » (p.120)

Les révélations obtenues la font vaciller : comment son mari, si épris de Dieu, peut-il cultiver une telle part d’ombre ? Y a-t-il en lui conflit entre prétentions angéliques et secrets démoniaques ?

« Le crépuscule, à cette heure, lançait dans la chambre des couleurs sombres et rouges : les enfers gagnaient la maison. » (p.221)

Lorsque Émeline est limogée sans raison apparente, c’est plus qu’Aimée ne puisse supporter : que lui cache-t-on ? Doit-elle s’échapper ou plier sous l’injonction du rôle que l’on attend d’elle, à savoir être une épouse modèle et une future mère ?

Quand Claude doit partir pour embrasser sa carrière militaire et que ses piliers familiaux disparaissent, que reste-t-il à Aimée pour tenir tant bien que mal ?


Ce nouveau roman de Cécile Coulon est tout bonnement addictif ! On l’a associé, par son intertextualité évidente, à Rebecca, de Daphné du Maurier, pour les motifs de la première épouse décédée et de la gouvernante manipulatrice ; on l’a assimilé à l’ambiance anglaise de Jane Eyre, avec les secrets cachés de Rochester. Et bien toutes ces analogies se tiennent parfaitement dans ce récit français, original parce qu’avec ses propres variantes (le rôle clé d’Angelin, entre autres). On frémit (merci l’ambiance gothique savamment décrite par l’écrivaine), notre souffle se suspend aux découvertes d’Aimée, on tressaille lors du dénouement et des révélations : un pur moment de bonheur littéraire !

Bien évidemment, on sera sensible à la thématique de la femme au XIXeme siècle, qui tisse tout le récit à travers le parcours d’apprentissage d’Aimée à devenir une femme (avec son lot de contraintes, d’impératifs).

« épouse, mère, femme d’un homme puissant, est-ce cela qu’on appelle réussir, se demandait-elle. » (p.266)

Cécile Coulon situe son roman dans une France rurale marquée par le poids du patriarcat, et donc des hommes en général ; à l’inverse, la figure d’Émeline annonce le féminisme à venir, avec subtilité.

« La colère monta chez Émeline, ses joues prirent le sang. C’était injuste. Elle entendait, dans la voix si triste et si sûre de son élève, le destin de toutes celles à qui elle avait enseigné la musique. Aimée avait raison : quoi qu’elles tentent ensemble, elles en paieraient le prix fort. » (p.261)

C’est riche, sensuel, sensoriel, coloré (la palette littéraire des couleurs de Cécile Coulon vaut le détour) : Seule en sa demeure est un véritable coup de cœur !


Seule en sa demeure, Cécile COULON, éditions L’ICONOCLASTE, 2021, 334 pages, 19€.

2 réflexions au sujet de “« Seule en sa demeure », Cécile Coulon : intemporalité gothique romanesque (Rentrée littéraire 2021)”

    1. Oh si tu le peux précipite-toi sur lui ! J’ai lu une mauvaise critique indiquant que Coulon avait pillé Brontë et du Maurier, mais je ne suis pas d’accord. Les références sont évidentes, mais le roman a sa propre originalité. Excellente lecture : tu vas adorer !!!!! 😀

      Aimé par 1 personne

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