A goûter

« Les Indécis », Alex Daunel : et toi, c’est quoi ton genre ?

Imaginez que, une fois mort et dans un au-delà encore inconnu du commun des mortels, on vous demande de vous réincarner en personnage de papier et de nourrir l’inspiration d’un écrivain, dans quel genre littéraire aimeriez-vous vivre à nouveau ?

« Ici, les âmes sont en transit… Elles doivent trouver un personnage de roman dans lequel elles se réincarneront, leur permettant de vivre pour toujours. » (p.18)

Cette possibilité, Alex Daunel l’envisage dans un récit fort singulier. Ainsi, Max, trente-trois ans, vient tout juste de mourir dans un accident de la route. Mal dans son travail, en pleines tergiversations dans sa vie de couple, tout se passe comme si sa mort était contre toute attente salvatrice. Sauf que son trépas n’est pas immédiat : le voilà dans un espace, celui des Indécis, où, guidée par son ancienne professeur de français du collège, Mme Schmidt, elle-même décédée d’un cancer, il lui faut choisir le genre qui le siérait le plus.

Max est bien ennuyé : il peine à convoquer ses références.

« Pour lui, la littérature correspondait aux lectures imposées à l’école. Un festival de récits poussiéreux, de textes nébuleux, et de langage arrogant. » (p.21)

Pourtant, il en a bien, mais elles se heurtent à des émotions passées, certaines refoulées, d’autres chéries.

« Chacun a, paraît-il, des souvenirs qui lui sont propres quand il se remémore une œuvre. De la même manière que la crédibilité des témoins sur une scène d’accident se jauge au regard des divergences de leur propos, la sincérité d’une lecture dépend de la singularité des émotions qui surviennent chez le lecteur. » (p.95)

Mme Schmidt, bienveillante, lui prodigue des éléments de son savoir, même plus de quinze ans après avoir été son enseignante adorée. Max doute, hésite, dans des décors spatio-temporels qui changent autour de lui selon ses projections mentales et émotionnelles : le voilà tantôt dans un univers de guinguette du XIXème, tantôt dans un loft new-yorkais épuré…

Alors, Max peut-il être réinventé en héros de chevalerie ? en détective ? en héros romantique ? Quel déclic lui permettra de trouver son double littéraire et se contempler de l’au-delà à travers un miroir de papier ?

« La littérature a brisé mon cœur ! » (p.250)

L’idée, sur le papier, était bonne, car absolument originale : « dis-moi quelle personne / quel lecteur tu es, je te dirai quel personnage tu fais ». A lire le roman d’Alex Daunel, deux bémols se sont peu à peu imposés. En premier lieu, le personnage de Max, supposé être un adulte, témoigne, dans sa façon de parler et de réfléchir, d’une grande immaturité. En toute franchise, à lire ses répliques, j’ai perçu un profil d’adolescent embarrassé accompagné de son professeur. De fait, une perte de crédibilité narrative conséquente. En second lieu, je m’attendais à ce que le récit convoque des références littéraires pointues et très nombreuses. Que nenni : des références, il y en a, mais au final pas tant que cela. On trouve le Panthéon de base de la littérature française et étrangère, prévisible et relativement survolé.

Sans doute me trouverez-vous sévère. Ne le soyez pas avec moi : ce récit a le mérite de dispenser des réflexions simplistes mais avisées sur ce qu’est être un lecteur, un écrivain, et ce qu’un livre devrait être, en dépit de tout jugement critique. C’est cela qui fait que ce roman d’Alex Daunel se veut un plaidoyer pour la littérature, quelle qu’elle soit, pourvu que l’on lise, pourvu que l’on vibre à travers des lignes et des mots.

« L’auteur n’est qu’un guide. Il propose des univers à ses lecteurs qui se les approprient. L’auteur dessine un plan et chaque lecteur construit son monde. Il en devient aussi le héros. Le lecteur est le seul créateur, finalement. En cela, il y a autant de lectures d’une œuvre qu’il y a de lecteurs. » (p.269)

Faire fi des considérations sur la « grande littérature » ou « la sous-littérature ».

« Ici, il n’y a pas de petites œuvres, de petits auteurs ou de petits lecteurs. Il n’y a que des auteurs et des lecteurs. Et plus un auteur comble des lecteurs, plus notre travail a du sens. » (p.147)

Et, en cela, ce que propose l’écrivaine a la noblesse de réhabiliter des évidences, qu’il est souvent nécessaire de se rappeler comme étant de bon sens.

« Connais-tu un geste plus intime que de porter un livre sur soi, avec soi, dans son sac, dans son lit, dans son bain ? Peu d’êtres humains partagent cette proximité. » (p.173)


Les Indécis, Alex DAUNEL, éditions de L’ARCHIPEL, 2021, 276 pages, 18€.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s