A dévorer !

« La définition du bonheur », Catherine Cusset : une quête existentielle (Rentrée littéraire 2021)

La définition du bonheur… Voilà bien une question de nouveau philosophique, et qui mériterait tant de réponses possibles car subjectives. Pourtant, Catherine Cusset choisit le déterminant défini « la », et non un indéfini : y aurait-il une universalité du concept ?

Pour y répondre, nous suivons, de façon alternative, le parcours de deux jeunes filles qui deviennent femmes. D’un côté, il y a Clarisse, tranquille adolescente qui, le temps d’un été, fuit l’alcoolisme et les tourments de sa mère dans le camping de sa marraine. L’échappée est de courte durée, et là-bas, le loup l’attend. Pour panser ses plaies, voyager est la solution trouvée. L’Asie devient sa terre de prédilection et le socle de sa grande histoire d’amour avec un égoïste notoire, que trois enfants plus tard ne retiendront pas.

« Elle éprouvait déjà une sensation d’étouffement mais se sentait étrangement en paix. Elle avait fait deux tentatives de suicide à quinze et seize ans. Une autre mort était écrite pour elle, à l’endroit où avait connu un bonheur inaccessible à la plupart des humains. » (p.60-61)

De l’autre, on a Eve, une Française issue de la gauche catholique et qui, mariée à l’Américain Paul, vit aux États-Unis. Cuisinière accomplie et mère dévouée, c’est dans l’adultère qu’elle revit le temps d’une liaison. Pas suffisant pour remettre en cause son mariage mais suffisant pour la bouleverser dans ses certitudes.

« Eve l’indécise, l’excessive, avait une force intérieure dont elle n’était pas consciente et qui lui donnait le pouvoir de mener à bien ce qu’elle entreprenait – c’était en quelque sorte la note fondamentale qu’elle émettait en permanence même malgré elle » (p.92)

De la fin des années 70 à 2021, le récit de la vie d’Eve et de Clarisse se déroule, fait de petits bonheurs mais aussi de malheurs, lesquels questionnent la vie professionnelle, la maternité mais aussi et surtout l’amour : la possibilité d’être femme, encore et toujours, même à plus de cinquante ans. La possibilité de se réinventer, de se réincarner en suivant ses envies, ses désirs, et se délier de l’emprise d’un destin pas toujours clément, parfois violent. Une fatalité hésitante, des aspirations vacillantes…

« D’Hendrik à François, était-elle tombée de Charybde en Scylla, de l’archétype de son père pas fiable à celui de sa mère alcoolique ? »

Eve et Clarisse finissent par se rencontrer. Comment ? Il ne s’agit pas de le dévoiler, mais l’évidence est là, belle et sensible. D’autant plus touchante que brève.

« Je n’aurais jamais cru que Clarisse se glisserait dans ma vie aussi facilement et me deviendrait si vite indispensable? En un an, on en a rattrapé cinquante-cinq. » (p.271)

Catherine Cusset, on le comprend à la fin surtout, propose une mise en abyme du roman dans le roman, puisque nous découvrons tout d’abord le récit de Clarisse, que l’on devine être à rebours son œuvre, puis celui d’Eve. Une continuité littéraire symbolique, qui clôt à merveille deux portraits de femmes singulières que rien n’aurait distingué sinon cette incarnation de tout ce que la féminité peut représenter dans ses envies et ses dénis.

« Tu transformerais un acte que tu as subi en une matière que tu façonnerais par les mots, et tu deviendrais l’agent de ton histoire. » (p.293)

Quelle est alors la définition du bonheur que l’on retient du roman ? Celle de suivre son instinct, rester ce que l’on est et faire fi des carcans.

Une épopée réaliste féminine et féministe extraordinaire qui narre une quête du bonheur à jamais remise en question.

La définition du bonheur, Catherine CUSSET, éditions GALLIMARD, 2021, 345 pages, 20€.

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