A dévorer !

« La vallée des poupées », Jacqueline Susann : splendeur et décadence des étoiles

Le monde du spectacle. Ses paillettes. Son miroir aux alouettes. Ses affres aussi, profondes et douloureuses… Splendeur et décadence à la clé de chaque destinée dans l’Amérique de l’après-guerre, entre New-York et Hollywood.

La jeune Anne ne souhaite qu’une chose : quitter désespérément Lauwrenceville, petite ville provinciale étriquée dans laquelle elle étouffe, muselée par l’éducation stricte de sa mère.

« Il n’est jamais rien arrivé aux femmes de ma famille sinon se marier et faire des enfants. Moi, je veux qu’il m’arrive quelque chose. » (p.68)

C’est à New-York qu’elle trouve la terre promise, en devenant secrétaire dans le cabinet Bellamy & Bellows, agence des stars de Broadway. Très vite, elle devient indispensable et tape dans l’œil d’un richissime héritier de la côte Est du pays, Allen Cooper. Si elle ne voit en lui qu’un bon ami, lui la veut à tout prix comme épouse, ne lui demandant même pas son avis. D’autorité, elle sera sa femme, puisqu’il en a décidé ainsi. Sauf qu’Anne soupire pour le beau Lyon Burke, idole de ces dames du cabinet. Raison ou sentiment, elle est tiraillée : si Allen lui promet une vie dorée, Lyon rechigne à conclure le moindre engagement. Prête à se donner corps et âme pour celui qui fait battre son cœur, Anne accepte la souffrance silencieuse infligée par un Lyon indomptable.

« Je peux vous mettre en garde contre tous les loups qui rôdent dans cette ville ; avec votre physique, vous aurez bientôt la meute entière à vos trousses. » (p.49)

Elle trouve un certain réconfort auprès de ses deux seules amies : Neely, la petite chanteuse qui, grâce à un coup de pouce du destin, perce à Broadway, et Jennifer, sculpturale chorus girl et actrice à ses heures. Chacune est adulée par la foule, chacune vit de glorieuses heures. Plusieurs années plus tard, elles sont rejointes par Anne, devenue le visage et le corps d’une marque de cosmétique. Trois schémas ascensionnels d’exception dans la pure idéologie américaine du self-made man – ou woman en l’occurrence.

Sauf que l’envers du décor n’est pas si glamour qu’il y paraît, en particulier pour Neely et Jennifer : leurs relations amoureuses s’enchaînent et se fracassent ; leurs intérêts, souvent en jeu dans leurs relations, sont parfois douteux ; et surtout, la gloire et la célébrité montant en partie à la tête de Neely, et travailler avec elle devient un enfer. Alors, pour garder la tête haute et garder l’illusion de la réussite intacte, les deux jeunes femmes se bourrent de pilules, les fameuses « poupées » : des drogues pour maigrir, pour dormir, dont elles deviennent peu à peu radicalement dépendantes. L’overdose guette, notamment dans les moments de doute et de désespoir. Pour rester en haut de l’affiche et éradiquer la concurrence de la chair fraiche et talentueuse qui les talonne, les starlettes sont prêtes à tout. Seule Anne, en retrait, veille comme elle le peut sur l’intégrité morale et physique de ses amies.

« Je ne suis pas autodestructrice. C’est le studio qui m’a détruite. Quand on travaille pour une major, elle devient une image maternelle : Big Mother. Elle fait tout pour vous, vous protège et anticipe le moindre de vos désirs, alors on devient dépendant. Mais quand elle vous rejette, c’est l’épouvante. » (p.394)

Sur plus de vingt ans, le récit de Jacqueline Susann suit le parcours de trois jeunes femmes avides d’un ailleurs, d’un autrement. La gloire certes, mais avant tout la réussite et la perspective de sortir d’un milieu qu’elles souhaitent toutes trois oublier. Le constat est assez pessimiste car la dictature du corps et du pouvoir des hommes sur elles est consternant : pas une ne peut décemment avancer sans l’ombre de ce que l’on pourrait qualifier comme la tutelle d’un homme. Des femmes obligées au bon vouloir de la masculinité dominante de l’époque… Les féministes ne pourraient que se révolter, mais cela a été la plus stricte réalité.

« N’oubliez pas que nous vivons dans un monde d’hommes. Les filles n’y sont tolérées qu’un moment, quand elles sont jeunes et belles ; vous le découvrirez plus tôt que vous ne le croyez. » (p.169)

On notera la fresque peinte par l’écrivaine du monde du spectacle, dans lequel tenir sa position de star relève d’un équilibre difficile. L’ascension peut être fulgurante mais la chute l’être tout autant. Que reste-t-il alors de ces célébrités ? Un spectre parfois grotesque, parfois effrayant. Un spectre surtout pathétique qui s’accroche à une étoile ternie par les années et les remous de la vie.

« à Hollywood la beauté était dévalorisée par le nombre. Il y avait million de belles filles qui n’étaient rien. » (p.262)

La vallée des poupées narre à merveille l’industrie du spectacle, les sacrifices qu’elle exige, et offre trois portraits et parcours de femmes grandioses. Entre espoir et désillusion, l’écart – souvent cruel – pour atteindre ses rêves reste immense.


La vallée des poupées, Jacqueline SUSANN, traduit de l’anglais (États-Unis) par Michèle Lévy-Bram, éditions 10/18, 2014 pour la traduction française (roman écrit en 1966), 479 pages, 8.80€.

3 réflexions au sujet de “« La vallée des poupées », Jacqueline Susann : splendeur et décadence des étoiles”

  1. La cruauté d’un rêve, la cruauté des hommes, la cruauté d’une époque machiste… les pauvres victimes ! On les plaint sincèrement d’avoir vécu à cette époque. De nos jours, la situation féminine s’améliore peu à peu, mais il y a encore des progrès à faire ! Merci pour ton analyse.

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