A dévorer !

« L’empathie », Antoine Renand : frayeurs et tremblements pour une psyché malmenée

Empathie : capacité de s’identifier à autrui par l’émotivité. Mais, lorsque cet « autrui » a été victime du plus innommable des viols, des pires violences ou que cet « autrui » est un bourreau abject qui terrorise Paris en s’introduisant par les fenêtres ouvertes de jeunes couples pour se livrer à une boucherie, quelles sont les limites de l’empathie ? Peut-on ressentir de l’empathie pour un coupable, et pas seulement pour une victime ? N’est-il pas prouvé que les personnes qui dérivent vers la violence à l’âge adulte ont été elles-mêmes victimes de maltraitances pendant l’enfance ? Où placer le curseur lorsqu’il s’agit de prendre en considération le passé et le présent d’une entité malmenée ?

Ces questions, on se les pose lorsque l’on referme le récit d’Antoine Renand. La lecture, on la fait en apnée, tant par la violence de certains passages que pour la complexité délibérée du traitement des personnages principaux. Ainsi, nous avons Anthony Rauch, dit la Poire, commandant de la brigade spécialisée dans les affaires de viol. Son surnom peu flatteur, il le tient de son physique, atypique, qui semble avoir gommé les principales caractéristiques masculines de son identité.

« Tout ce qu’il avait mis des années à construire s’appuyait sur une dissimulation majeure, et en un instant la Poire fut mis à nu, aux yeux de tous et sans aucune échappatoire possible. » (p.225)

Une étrangeté que sa collègue, Marion, lui concède, car follement éprise de lui. Une victoire pour Marion d’aimer à nouveau, même si c’est à sens unique, alors qu’à douze ans elle a été victime d’un pédophile pendant presque un mois d’enlèvement. Les deux policiers ont à mettre fin aux agissements du « lézard », un homme qui terrorise la capitale en se livrant à des pratiques scabreuses sur les femmes pendant que le conjoint, réduit en charpie, est tenu d’être spectateur de l’horreur.

« Un homme capable de tels agissements avait développé une fantasmagorie très singulière et arrivée à maturité. S’ils ne l’arrêtaient pas vite, il recommencerait, et potentiellement avec encore plus de sauvagerie. Jusqu’au meurtre, peut-être. » (p.47)

Le lézard, de son surnom officiel Alpha, se joue de la brigade. Son objectif : Anthony. Mais pour quelle(s) raison(s) ?

Au-delà du thriller efficace dont on pourrait se contenter (avec une satisfaction certaine, et c’est déjà cela, le récit fait la part belle au passé de chacun des trois personnages principaux : chacun traîne derrière lui des fractures, des drames et surtout des séquelles. Ces dernières, certains choisissent de les oublier, d’autres de les ériger comme motif de vengeance. Pour les personnages masculins, en l’occurrence Alpha et Anthony, c’est de la famille dont il s’agit : des cellules bancales, qu’elles soient dorées ou sordides, dans laquelle pourtant il faut se construire. Circonstances atténuantes (et la fameuse empathie de faire son entrée en scène) ? Antoine Renand propose une analyse psychologique fouillée de la psyché de ses personnages : aucun manichéisme vraiment, car tous cultivent leur part d’ombre, quand bien même certains tendent à vouloir l’oublier. Mais peut-on jamais se défaire de ce que l’on a été ?

« Le Mal se copie, se reproduit. » (p.272)

L’empathie peut-elle fonctionner sur soi-même si l’on se retourne vers ce que fut son passé, dans un dédoublement critique ? La façon dont le roman est construit permet cette virtuosité.

« Il n’y avait plus rien à sauver, pas même les apparences. » (p.232)

L’empathie est un roman sombre, fort et complexe. En un mot : réussi.


L’empathie, Antoine RENAND, éditions ROBERT LAFFONT, 2019, 447 pages, 20€.

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