A dévorer !

« C’est l’histoire d’une mère qui s’en va », Chirine Sheybani : post-partum destructeur

Haletant. Vibrant. Suffocant. Ces adjectifs conviennent tant pour le récit de Chirine Sheybani que pour son écriture, au phrasé saccadé. Multiplication de phrases tronquées, parfois nominales, comme si la prose se voulait écho à la suffocation, à l’étouffement du personnage du récit, Salomé.

De fait, Salomé est une jeune femme nouvellement devenue mère. Enfanter, un rêve, un désir, que sa rencontre avec Aurélien, chercheur dans le domaine géographique, lui permet de concrétiser. Être mère, une façon pour Salomé aussi de créer sa propre famille, elle qui a dû se construire dans l’ombre de ses deux aînés, brillants et adulés par ses parents, tous deux affairés au point de délaisser leur petite dernière. La solitude, l’exil en Espagne pendant un an, et surtout la danse pour la jeune femme, poumon vital qui la fait virevolter, jeune fille, sur les scènes de Suisse et, adulte, donner des cours.

Sauf que, une fois le bébé né, Salomé ne ressent aucunement la grande et merveilleuse gifle d’amour qu’elle espérant tant, dont on lui avait tant rebattu les oreilles.

« Accepter que je n’aie pas eu le coup de foudre. Mais le coup de massue. Épouvante. Tourbillon. Horreur. Envie de me tirer. » (p.45)

Non, avec son petit garçon, elle découvre les pleurs à n’en plus finir, les nuits sans sommeil, une nouvelle solitude éprouvante, quotidiennement affairée à la logistique domestique. Quelle blague de parler de congé maternité ! Et surtout, elle fait l’affreux constat de penser ne pas aimer son bébé. Tant de fois l’envie la prend d’user de violence pour le faire taire ; tant de fois l’envie la prend d’user de violence contre elle-même et de se jeter par la fenêtre. Mais elle est intelligente, Salomé : jamais elle ne mettra la vie de son bébé en danger.

« Pensées acides. Quel bonheur. Elle passe sa vie en training. Ne se maquille plus. Ne se coiffe plus vraiment. Ne change pas toujours de t-shirt quand il le lui salit. Ne fait que de l’intendance. Et essaie au mieux d’être une source d’amour. De chaleur. Et de stabilité pour son petit. Quelle arnaque cette histoire. » (p.39)

« Elle ne peut pas lui répondre. Que rien ne va. Que rien de tout ça ne la rend heureuse. Que rien n’était prévu. Que ça aurait pu lui plaire. Mais qu’elle déteste. » (p.83)

Alors elle part, quitte tout. Aurélien. Le bébé. Fuir, plutôt que rugir. Constat d’échec ? Non, douloureux constat d’une souffrance vissée au corps, souffrance d’une mère qui tâtonne, qui erre en voulant bien faire.

« Aucune émotion. Aucun remords. Aucune inquiétude pour son petit. Ni pour son mari. Depuis qu’elle est partie. Elle ne ressent rien. Absolument rien. Si ce n’est un immense soulagement. Un soulagement à ce point incroyable qu’elle a l’impression de libérer, enfin, sa cage thoracique d’un poids immense. Lequel ? » (p.108)

On a là tous les éléments de la dépression post-partum, cruelle impression d’échec, de solitude, d’incapacité face à ce petit être nouvellement né.

« Pourquoi faut-il toujours. Inévitablement. Abominablement. Tout réussir ? » (p.23)

Salomé appelle à l’aide : son entourage reste sourd à sa détresse, à son besoin à elle d’être aimée, d’être entourée. Où est passée l’idolâtrie de sa personne lors de sa grossesse épanouie ? A peine le bébé né, la voilà oubliée, tout juste bonne à assouvir les besoins inhérents de son enfant. Mais Salomé veut rester femme, veut devenir une bonne mère. Empêtrée dans une rigidité acquise par des années de danse classique, la jeune femme se démène et s’épuise. L’appel au secours se fait par la fuite. Vers quoi ? L’espoir ? L’ailleurs ? Le meilleur ? Quel retour possible, si retour il y a ?

« Comment fait-on pour appeler au secours ? Comment fait-on pour qu’on vienne ? Putain. Pour qu’on vienne nous secourir ? Que faut-il faire ? Demander. Pour qu’on vienne. Vous sauver ? Pas vous aider. Mais vous sauver ? » (p.170)

Le récit de ce post-partum touchant est chronologiquement intéressant, puisque Chirine Sheybani éclate les différents moments clés de la vie de femme de son héroïne, entre l’avant et l’après de la fuite. Et nous lecteurs de découvrir la rencontre avec Aurélien, la reprise de contact avec ses parents, la destination de sa fuite… Un morcellement, une fragmentation du temps et de la prose qui suggèrent d’autant mieux le cœur et le corps en ruine de Salomé. D’ailleurs, si l’éclatement de la prose est globalement on-ne-peut-plus pertinent, ingénieux et redoutable à souhait, certaines phrases du récit ne méritaient à mon humble avis pas le besoin d’être scindées en plusieurs mots. Des limites sans doute du procédé stylistique…

C’est rude, c’est dur, mais tellement touchant également, tant pour la quête effrénée de cette maman à vouloir être une bonne mère que pour ce cri humain de désespoir. Comment (parvenir à) rester soi-même tout en devenant, à travers l’incarnation de la maternité, une autre ?

« Elle. […] Se casse la gueule. Ne comprend rien. Ne sait pas quoi faire. Attend cet instinct censé la guider. Ne sent rien. Rien. Elle le pense. Je ne suis rien. Je ne. Sais pas. Être mère. » (p.123)

Chirine Sheybani signe là un merveilleux texte sur un sujet ô combien délicat pour nombre de mères. Elle saisit parfaitement l’essence des enjeux de cette nouvelle identité qui se crée, lui donne corps, lui donne voix, et lui insuffle toute la complexité qui y est en jeu. Sublime. Un livre que je n’oublierai pas de sitôt.


C’est l’histoire d’une mère qui s’en va, Chirine SHEYBANI, éditions COUSU MOUCHE, 2020, 216 pages.

2 réflexions au sujet de “« C’est l’histoire d’une mère qui s’en va », Chirine Sheybani : post-partum destructeur”

  1. Pourquoi faudrait-il être comme tout le monde, ressentir les mêmes émotions ? Comment fait-on pour aimer si on n’a pas soi-même reçu assez d’amour ?
    Je pense que c’est un sujet très difficile, dont les médecins ne parlent pas assez quand on est à la maternité. Perso, j’ai découvert cela bien après (heureusement je n’avais pas vécu cela). De nos jours, y a-t-il un vrai suivi de ces jeunes mamans ? Pas sûre !
    Un livre de plus dans la PAL 🌞

    Aimé par 1 personne

    1. C’est un sujet très difficile, en effet. Maman depuis peu, je n’ai heureusement pas souffert de cette dépression, mais le personnel médical, à chaque visite, a toujours eu soin de me demander comment ça allait. Je pense qu’il y a une prise de conscience très grande. Et heureusement !

      Aimé par 1 personne

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