A dévorer !

« Une amitié », Silvia Avallone : am(i)e-sœur ?

Pur chef d’œuvre que ce nouveau roman de l’italienne Silvia Avallone, découverte en 2018 avec Une Vie parfaite, roman sur la maternité. Cette fois-ci, c’est une fresque amicale que l’écrivaine déroule sur dix-neuf ans, entre la rencontre d’Elisa et de Beatrice, les protagonistes, et leurs retrouvailles.

Elisa et son frère sont obligés de suivre leur mère lorsque celle-ci redonne une chance à leur père. Pour cela, la petite famille déménage de Biella pour venir vivre à T. Là-bas, ils détonnent : entre une ado au style vestimentaire totalement improbable, un jeune homme camé à l’allure de zonard et une mère excentrique, la mayonnaise peine à prendre. Pour Elisa, c’est non seulement un déracinement mais aussi une mise à l’épreuve : faire sa scolarité dans un nouveau lycée, s’y faire des amis. Sauf que l’ado est mise de côté, moquée, humiliée, tandis que familialement la tentative de reconquête se solde par un échec cuisant.

La mère d’Elisa décide de repartir pour Biella avec seulement le frère d’Elisa. Il paraît qu’ils se ressemblent tous les deux. Mais pour la jeune fille, il s’agit d’un déchirement, d’un abandon, doublé d’un long processus d’apprivoisement entre son père et elle. On ne saurait imaginer pire situation : privée de sa mère, obligée de vivre avec un quasi-inconnu, murée dans la solitude et rejetée par les jeunes de son âge, Elisa broie du noir.

L’espoir lui est donné une première fois lorsqu’elle rencontre à la bibliothèque, son lieu de prédilection, son alter ego intellectuel (mais son opposé social) : le beau Lorenzo, fils de bonne famille passionné de littérature mais contraint d’embrasser le chemin professionnel qu’on lui assigne. Ce petit couple d’adolescents mal assorti peut-il prétendre devenir légitime ?

« Je suis peut-être une ratée rabat-joie, mais laissez-moi le dire : la vie a besoin de la littérature. » (p.221)

L’espoir lui est donné une seconde fois lorsque Beatrice, une camarade de classe à la beauté incandescente, lui offre son amitié par un acte qui confère au rite initiatique immoral. Chose inattendue pour Elisa, mais chance inespérée, qu’elle saisit au vol : et l’amitié entre Elisa et Beatrice de prendre racine.

« Et moi, le fil de téléphone entre les mains, moi qui ne voulais pas, qui ne lui faisais pas confiance et qui étais morte depuis quatre mois, je revins à la vie. » (p.22)

Pourtant, tout les oppose : si les deux sont excellentes élèves, Elisa brille par son intellectualisme et son je-m’en-foutisme vestimentaire assumé ; à l’inverse, Beatrice mise tout sur son physique, solidement épaulée par sa mère, Gin, qui voit en elle, si les choses se passent bien, une future star. Dans l’intimité, Elisa est là quand Beatrice tombe le masque et offre la face cachée, beaucoup plus humble, de son être. Mais Internet fait son apparition dans la vie des adolescentes et avec les blogs et autre Facebook : la phase d’observation achevée, Beatrice y voit un terrain de conquête illimité pour son appétit de conquête. Car, telle un augure, elle ne cesse de prédire à qui la côtoie qu’un jour elle sera quelqu’un.

Les débuts modestes et trébuchants de la jeune fille sont là pour témoigner des épreuves qu’elle rencontre. A ses côtés, fidèle parmi les fidèles, Elisa. Si au début l’émulation est intense et réciproque, elle tend à s’émousser lorsque Elisa devient le sbire de son amie, réduite à passer des heures à la photographier avant de mettre en ligne LE cliché qui apportera son lot de nouveaux curieux.

« D’emblée il fut établi que c’était elle la protagoniste, une loi qui décida de tout notre avenir. » (p.31)

« Je compris qu’il valait mieux ne pas avoir Béatrice comme ennemie. » (p.161)

Mais par amitié, et parce qu’Elisa ne conçoit pas, plus sa vie sans Beatrice, elle dit oui à tout. On peut clairement douter de l’équité de cette relation amicale, tant à plusieurs reprises elle apparaît bancale et inéquitable. Les retrouvailles sont aussi intenses que les fâcheries, comme s’il fallait cette dualité des sentiments et des moments pour assurer le socle inébranlable de cette amitié fusionnelle.

« je voulais seulement rester dans sa vie pour toujours. Plus qu’une sœur, plus qu’un mari, plus que sa mère. Devenir la source secrète de sa lumière, son miroir magique. » (p.356)

Le « couple » amical est mis à l’épreuve par des événements familiaux et sentimentaux respectifs, occasions multiples de tester leur allégeance mutuelle. Et le constat d’une Beatrice prête à tout pour ne jamais être reléguée en seconde position. Quitte à trahir et à faire mal…

« Parce que Bea est comme ça : elle aime massacrer les gens. Elle m’a massacrée. » (p.282)

Treize ans après la fin des six années de fusion amicale de deux jeunes filles, Elisa a entrepris l’écriture d’un roman, dans lequel elle raconte cette histoire d’amitié. Mise en abyme intéressante du roman dans le roman, ce processus d’écriture semble répondre à son besoin d’exorciser un passé douloureux, tant avec ses parents qu’avec Beatrice. Cette dernière est devenue une célébrité mondialement connue : la prophétie s’est réalisée. Mais de leur amitié il ne semble rien rester. Peut-on pardonner une décennie après des faits ? Y a-t-il des choses sur lesquelles on ne peut passer ?

« De toute façon, il est bon que nos souvenirs restent ici, dans le seul endroit sûr que je connaisse : un livre. Parce que cette histoire n’est pas une fable. » (p.254)

Silvia Avallone questionne l’amitié dans ce roman qui tient de l’épopée, du fait des épreuves respectives et communes rencontrées par les deux amies. La gloire de l’issue est relative, mais le récit nous invite à nous interroger sur le sens de la réussite dans la vie : est-ce vivre dans les paillettes ou avec ce / ceux que l’on aime ?

« je me dis que ce que nous sommes est infiniment plus intéressant, plus émouvant, que ce que nous voudrions à tout prix paraître. » (p.521)

Réflexion également autour du rôle de la mère, figure essentielle et démiurgique, autour de laquelle il est parfois difficile de se construire. Alors, entre rejet et élans d’amour, le cœur de nos deux héroïnes vacille…

Le temps enfin est convoqué : celui, nécessaire, pour qu’une relation naisse, s’épanouisse et parfois meurt. Celui, imposé, pour oublier les trahisons du passé…

Une amitié est un récit extraordinaire, qui par son singulier souligne la singularité de toute relation amicale : forcément unique, forcément différente de toute autre relation. Silvia Avallone n’a pas son pareil pour rendre à la perfection le réalisme de chaque détail, essentiel dans cette construction de soi… à deux.


Une amitié, Silvia AVALLONE, traduit de l’italien par Françoise Brun, éditions LIANA LEVI, 2022, 525 pages, 23€.

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