A dévorer !

« Fragile réputation », Sarah Vaughan : l’image des femmes

Emma Webster est, depuis quatre ans, députée à Westminster. Elle qui n’y croyait pas quand elle s’est lancée en politique œuvre aujourd’hui avec détermination dans sa circonscription. Consciente des combats à mener toujours réactualisés, elle ne ménage pas sa peine. Consciente aussi des menaces qui pèsent sur elle lorsqu’elle fait trop entendre sa voix, Emma fait tout de même front, la conviction de devoir militer, notamment pour la cause des femmes, chevillée au corps. Faire fi de la peur, de l’impression d’être épiée, des barreaux supplémentaires aux fenêtres pour se protéger…

Ainsi, lorsqu’elle parvient à bousculer l’Assemblée en prenant la parole en faveur d’une révision de la loi pour sanctionner bien plus sévèrement les coupables de revenge-porn qui divulguent des photos compromettantes, conduisant parfois directement les victimes tout droit au suicide, Emma jubile. Flairant le dossier juteux pour sa propre carrière, Mike Stokes, journaliste au Chronicle, parvient à établir un partenariat avec la députée : lui mettra en lumière l’avancée de la loi et le travail de la politicienne, elle lui assurera les éventuels scoops.

Mais lorsque la vie privée d’Emma, et en particulier celle de sa fille Flora, bascule à la suite d’une photo dénudée, la quarantenaire juge l’ironie terrible du sort : elle qui veut punir le revenge-porn est confrontée aux malheureux actes de sa propre fille et donc à un dilemme. Mike Stokes flaire le scoop et essaie de convaincre Emma d’un nouvel arrangement, que cette dernière refuse sans hésiter, bien consciente de se mettre à dos celui qu’elle a éconduit après une brève aventure.

« Parce que, si je n’avais pas été députée, le comportement de Flora n’aurait été qu’un obstacle, certes ardu, sur son parcours d’apprentissage, une erreur de jeunesse hautement regrettable, un écart idiot. C’était à cause de ma réputation que la sienne risquait de finir salie par un tabloïd. Et je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. » (p.168)

Lorsque, quelques jours après leur entrevue, Mike est retrouvé inanimé au logement de fonction d’Emma, c’est un tremblement de terre médiatique. En quelques heures seulement, la réputation que la députée avait mis des années à se construire est balayée d’un revers de main par les médias, dépouillée jusqu’à l’os sous les yeux des jurés du tribunal où elle comparaît. Que reste-t-il à sauver de son image, tant que celle de sa fille demeure sauve ?

« je suis aussi habitée par la certitude que ma réputation sera désormais et à tout jamais entachée par ce drame et ce procès. » (p.395)

Fragile réputation est un roman addictif qui questionne à merveille l’enjeu de la réputation des femmes dans un monde où le patriarcat règne en maître. A ces femmes qui se hissent à la force de leur courage, de leur témérité et de leur intelligence à des fonctions jusque-là prédestinées aux mâles dominants, Sarah Vaughan livre un hommage sincère. Elle démontre aussi que toute image n’est jamais définitivement acquise et que le moindre faux pas conduit à une curée écœurante.

« La réputation d’une femme […] est la plus fragile des choses. Elle se construit avec le temps, se perd parfois en quelques secondes. » (p.448)

Le récit est intelligent dans la façon où il croise les différentes modalités d’atteinte à la réputation, que ce soit par une nuit d’abandon ou une photo compromettante dévoilée. Emma et sa fille deviennent les archétypes de ces entités féminines que l’on malmène sans hésiter lors du pas de côté. Le seul, mais déjà de trop.

Pourquoi encore aujourd’hui une femme doit-elle se battre toujours plus qu’un homme ? Pourquoi doit-elle craindre en continu l’image qu’elle renvoie ? Au nom de quoi fait-on peser sur elle ces exigences pseudo-morales ?

Sarah Vaughan s’aventure avec talent dans la réflexion féministe et assume ses convictions, merveilleusement bien exposées dans sa fiction. Enfin… la fiction n’est-elle pas la mise en mots de cette réalité parfois révoltante qui est la nôtre ?


Fragile réputation, Sarah VAUGHAN, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Alice Delabre, éditions PRELUDES, 2022, 492 pages, 19.90€.

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2 réflexions au sujet de “« Fragile réputation », Sarah Vaughan : l’image des femmes”

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