A croquer

« Célèbre à en mourir », Alain Gagnol : I(-nquiétante) A(-pparition)

Pour les besoins de la cause (professionnelle et donc professorale), je partage ma lecture plutôt enthousiaste d’un roman de littérature jeunesse qui questionne les progrès (et les limites) de la technologie dans une forme de dystopie destinée aux adolescents, tout en offrant une excellente réflexion sur notre dépendance (actuelle et sans doute à venir dans son intensification) aux différentes intelligences scientifiques.

Tout part, dans des décennies à venir pour nous, lors d’un cours de français au cours duquel, Laura Cassine, élève de 16 ans on-ne-peut-plus lambda dans la faune lycéenne, est interpellée par le cancre de la classe. Une minute après, le lycée est en état de siège et le GIGN vient arrêter la jeune fille, absolument déroutée par les événements. Est-ce une mise en scène ? une mauvaise plaisanterie ?

« Parce que je vous préviens tout de suite, Laura. Pour vous, désormais, la normalité ne sera plus du tout ce qu’elle était. » (p.47)

Dans les faits, absolument pas : l’affaire est internationale et diplomatique. Ainsi, le visage de Laura s’est affiché sur tous les écrans du monde ce jour-là pendant quarante-quatre secondes. Un temps infime qui suffit à faire basculer la planète dans le chaos : comment le visage de cette inconnue a-t-il pu être dupliqué à l’infini ? Est-ce là l’œuvre d’une IA particulièrement redoutable, tout en sachant que chaque foyer de chaque continent dispose d’une domotique ultra connectée et d’une IA personnalisée qui mesure vos besoins personnels et vit littéralement avec vous ?

« Cette IA est un monstre. Si elle avait une présence physique, elle s’élèverait jusqu’au ciel. Ses pensées feraient trembler les montagnes. » (p.277)

Soudain propulsée sous les projecteurs (de la connexion), Laura devient affaire d’état qu’il faut non seulement protéger de détraqués ou de fans, mais surtout cacher le temps de solutionner l’énigme retorse qui semble annoncer une prodigieuse et inquiétante avancée quant aux progrès technologiques.

« Et ça ne change rien que je sois la victime principale de ce piratage. Mon visage omniprésent m’a rendue coupable, quoi que je fasse. Coupable d’avoir la tête que tout le monde connaît. » (p.83)

L’État français peinant à solutionner la situation, un milliardaire américain, géant de la tech de la Silicon Valley, propose de mettre à l’abri Laura et ses parents. Mais sous couvert de cette pieuse main tendue se cache une ambition technologique inquiétante et moralement discutable : Laura ne serait-elle pas plus en danger encore ?

Rythme haletant, narration bien troussée et inventivité admirable sont les trois éléments qui font de ce roman jeunesse un très bon récit. Forcément, il érige en miroir notre utilisation actuelle des technologiques et de l’IA, alternativement amie ou ennemie. Gagnol pousse la réflexion jusqu’à envisager une filiation des IA et la pièce manquante à ces sources intarissables de connaissances : les émotions. L’IA n’est-elle vouée qu’à rester rationnelle et cérébrale, ou faut-il envisager une humanisation (peut-être inquiétante) de ce qui envahit chaque jour un peu plus notre quotidien ? Et là est tout le paradoxe de nos pratiques : l’humain se robotise progressivement, tout en cherchant à faire des machines des alter-ego (avec des prénoms, pour ne citer que ce simple exemple). A ce jeu-là, point d’égalité mais… un duo ou un duel ?

« Tout le monde a besoin de se croire exceptionnel. Les machines nous rappellent constamment que ce n’est pas le cas. » (p.318)

Jolie découverte, que j’aurai plaisir à partager avec mes propres têtes blondes.


Célèbre à en mourir, Alain GAGNOL, éditions SYROS, 2025, 478 pages, 17.95€.

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