
Un fait divers comme tant d’autres va être jugé au tribunal de Rennes, mais ce dossier a la particularité d’envisager l’accusation d’un présumé coupable pour « suicide forcé ». Une appellation inédite mais qui, depuis deux ou trois ans en France, tend à débusquer pénalement les pervers narcissiques en particulier qui, par leur emprise au quotidien sur leurs conjointes, les conduisent à l’épuisement moral. Au saut final. Un meurtre maquillé qui disculpe le présumé coupable. Car des preuves, y en a-t-il ? Les remarques assassines du quotidien comptent-elles ? L’isolement progressif et savamment orchestré est-il un critère d’accusation ?
Ces questions, la Cour de Rennes a trois jours pour en débattre dans la salle 403, pour décider du sort de Charles Levain, accusé de suicide forcé par la mère de la victime. Sa fille, Sara Messina, était promise à un avenir radieux : sportive de haut-niveau en tant que boxeuse de compétition, elle était dotée d’un mental d’acier et d’une joie de vivre communicative pour peut-être mieux mettre à distance une enfance sombre et douloureuse avec un père violent. Mais, lorsqu’elle rencontre Charles Levain, l’idylle semble réduire à néant toute la rigueur qu’elle se doit de respecter scrupuleusement au quotidien. Le couple quitte Paris pour Rennes : Sara n’a pas d’amis, Charles passe ses journées ailleurs. Une réclusion sans doute forcée. La captivité a déjà scellé sa mort…
Tout semble accuser Charles. Et pourtant, tout au long du roman, experts, témoins et robes noires tendent à prouver tout et son contraire : Charles n’a-t-il pas libéré Sara d’un sport devenu prison d’acier ? ne lui a-t-il pas insufflé l’air dont elle manquait ? n’est-il pas celui qui a subvenu à tous les besoins du couple en assumant les charges du quotidien ?
Dans un ballet savamment orchestré, puisqu’en justice les rouages sont mécaniquement bien huilés, arguments, preuves et contestations se heurtent, se fracassent sur la tristesse, sur la colère, sur l’incompréhension… Le roman d’Anaïs Llobet démontre parfaitement la théâtralité d’une salle de jugement où le paradoxe est roi : si la vérité, souveraine, est le Graal espéré, alors le masque est roi…
« Sauf qu’ici, ce sont de vraies gens qui jouent leur propre rôle, avec le réel comme unique metteur en scène. » (p.144)
On suit avec impatience le rythme des audiences, les perspectives des uns et celles des autres, qui donnent à voir la complexité des prismes dans toute affaire devant être jugée. Le roman met en garde contre le manichéisme, si tentant tant nous sommes prompts à être lapidaires parfois dans nos choix… mais l’intime conviction a-t-elle sa place dans cette affaire ? Nous sommes nous aussi dans la position des juges et tout du long du roman, nous tergiversons : serions-nous dupés par Charles ? ou finalement par Sara ? Anaïs Llobet nous confronte au choix : décider de l’innocence ou de la culpabilité d’une personne n’est pas une mince affaire…
« Ou plus exactement, elle aurait aimé que tout reste noir et blanc, manichéen, facile à résumer. Au lieu de cela, tout est devenu gris, flou, insupportable. » (p.312)
Le récit nous rappelle que la justice ne peut être parfaite. Créée par les hommes, pour les hommes et pas forcément contre eux, elle se heurte parfois à des éléments qui semblent essentiels, de bon sens. Alors, faire justice soi-même a-t-il au final un sens, une légitimité ?
« Il n’y avait pas de coupable à sauver, pas d’innocent à condamner. Mais une justice à rendre. » (p.314)
Le récit nous embarque, dans une métaphore filée du début jusqu’à la fin, dans ce navire de la salle 403 : remous, tempêtes, récifs piégeux… Le cap sera-t-il en faveur de Sara ou de Charles ?
« Coup » de poing, « coup » de maître.
Ceux qui nous frappent, Anaïs LLOBET, éditions LEONIDES, 2026, 369 pages, 21.90€.
